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01/04/2009

Histoire d'amour classée X

Culture X.jpgPeu de gens osent dire leur goût pour une forme de culture provoquant le mépris ou un rire gras.

L'absence de distanciation, le manque d'esprit critique et la compétition de l'utile sur le juste font que la personnalité se limite souvent à une posture plutôt qu'à une question de goût ou de sensibilité. L'image pallie l'arridité intellectuelle et les esprits se rassurent dans une conception technicienne de l'existence. La promotion d'un discours axé sur l'efficacité a convaincu les plus jeunes que la performance est un critère de l'amour. Les Anciens n'avaient pas besoin des artifices techniques ou des paradis artificiels pour faire beaucoup mieux. Le mépris de ces textes témoigne d'une pudibonderie des sentiments. Petit voyage et initiation à l'index de la culture.

L'histoire qui suit peut choquer les personnes peu habituées. Les lecteurs reconnaissent qu'ils sont bien majeurs avant de lire la suite.


lesritamitsouko.jpgLes Rita Mitsouko chantent que les histoires d'amour finissent toujours mal. La disparition prématurée de Fred Chichin a révélé le sens tragiquement prémonitoire de leur chanson (*). La comparaison de ce texte, dont le succès témoigne d'un état d'esprit, à un autre, plus ancien, prétendant le contraire, montre l'évolution poétique vers la désespérance. Une tectonique des émotions (*) dont le thème serait devenu comme tabou et le rejet très tendance. Le bonheur ne serait plus que la récompense des imbéciles pour s'être convaincu que la sagesse réside dans une éternelle insatisfaction. Un monde froid sous célophane qui se passionne pour l'autopsie.

Gasper.jpgL'époque étant à la provocation et son comble celui de choquer les provocateurs, l'exhumation d'un vieu cadavre littéraire exhalant un parfum de champignon et de moisissure révèle le charme à se promener dans les cimetières des bibliothèques à la rencontre des fantômes d'un passé poussiéreux dont les ors brillent encore quand un doigt, une main, ose déplacer la poussière qui les couvrent.  La poésie sort du livre, comme un fantôme de son catafalque., heureux d'être libéré du mauvais sort injustement jeté sur lui. Promenade dans les catacombes ou les sous-bois et les fourrés de la culture, à la découverte de Gasper ou d'une truffe.

OVIDE, METAMORPHOSES, LIVRE VIII Traduction de Anne-Marie Boxus et Jacques Poucet, Bruxelles, 2007. http://bcs.fltr.ucl.ac.be/METAM/Met08/M-08-547-724.htm

Un couple modèle de fidélité et de piété : Philémon et Baucis (8, 611-678)

phiémon et baucis 7.jpgLe récit d'Achéloüs suscite l'incrédulité de Pirithoüs concernant le pouvoir des dieux à provoquer des métamorphoses. Lélex prétend prouver le contraire par un récit. (8, 611-619)

Il dit avoir vu personnellement en Phrygie un lieu où s'élevaient un chêne et un tilleul entourés d'un muret, près d'un lac. Un jour, Jupiter et Mercure, vêtus comme de simples mortels et passant par là, avaient demandé l'hospitalité aux habitants, qui tous les avaient rabroués. Seuls Philémon et Baucis, deux vieux très unis, qui supportaient dignement et sans récrimination leur modeste existence, se montrèrent envers leurs hôtes inconnus particulièrement hospitaliers et généreux, leur offrant une profusion de mets rustiques tirés de leurs réserves. (8, 620-678)


philémon et baucis 1.jpg« Tu inventes des fables, Achéloüs, et tu juges les dieux trop puissants, si tu crois qu'ils donnent et retirent leurs formes aux choses ». Tous restèrent sidérés et désapprouvèrent de telles paroles, en particulier Lélex, dont l'âge avait mûri l'esprit et qui dit : « La puissance céleste est immense, elle n'a pas de limites, et quoi qu'ils aient voulu, les dieux d'en haut l'ont accompli. Mon récit te rendra moins sceptique : il y a dans les collines de Phrygie, à côté d'un tilleul, un chêne entouré d'un muret. J'ai moi-même vu cet endroit. Pitthée en effet m'avait envoyé dans les terres où avait régné autrefois son père Pélops. Non loin de là se trouve un lac, autrefois terre habitable, peuplée maintenant  par les plongeons et les  foulques des marais.

Jupiter, sous l'aspect d'un mortel, vint en ces lieux ; le petit-fils d'Atlas accompagnait son père, il portait son caducée, et n'avait pas ses ailes.

philémon et baucis 2.jpgIls frappèrent à mille portes, cherchant un endroit où se reposer : mille portes verrouillées se fermèrent. Une seule maison les accueillit, petite, à la vérité, au toit couvert de chaume et de roseaux des marais.

Là habitaient une vieille femme pieuse, Baucis, ainsi que Philémon, du même âge qu'elle ; unis depuis leur jeunesse, ils avaient vieilli dans cette maison et leur pauvreté leur avait toujours paru légère, parce qu'ils l'avouaient et la supportaient sans ressentiment. Il ne faut pas vouloir chercher là maîtres et serviteurs, à deux ils sont toute la maison, obéissant et donnant les ordres.

Philémon et baucis 3.jpgDonc, les dieux du ciel arrivèrent en ces humbles pénates, et dès qu'ils en eurent franchi la porte en baissant la tête, le vieillard les invita à se reposer en leur avançant un siège, sur lequel Baucis empressée avait jeté un tissu grossier.

Dans l'âtre elle écarta la cendre encore tiède, ranima le feu de la veille, l'alimentant de feuilles et d'écorces sèches, et faisant  repartir la flamme avec son souffle de vieille femme. Puis elle découpa en morceaux du bois fendu et des brindilles sèches venant d'une remise, qu'elle plaça sous un chaudron de bronze. Elle épluche et découpe les légumes cueillis par son mari dans le potager bien entretenu ; à l'aide d'une pique à deux dents, elle décroche un dos de porc fumé pendu à une poutre noircie, et de cette échine longtemps conservée elle prélève une petite tranche qu'elle attendrit dans l'eau bouillante.

Philémon et baucis 4.jpgEntre-temps ils trompent les heures d'attente en bavardant

[Les occupants  cherchent à tromper l'attente des visiteurs. Il y avait là, suspendu à un clou par une anse courbe un baquet en bois de hêtre. On le remplit d'eau tiède, pour que les hôtes y réchauffent leurs membres ; au centre de la pièce, on pose un matelas d'algues tendres sur un lit dont le cadre et les pieds étaient en bois de saule].

Ils secouent un matelas d'algues tendres provenant du fleuve et le posent sur le lit dont le cadre et les pieds sont en osier ; ils le couvrent d'un tissu qu'ils n'avaient l'habitude d'étendre que lors d'une fête ; mais ce tissu aussi était vieux, sans valeur, et il ne détonnait pas sur un lit d'osier.

philémon et baucis 5.jpgLes dieux s'y étendirent. Robe retroussée, et toute tremblante, la vieille pose une table, dont un des trois pieds était trop court ; un tesson le mit à bonne hauteur. Posé sous le pied, il supprima l'inclinaison, et la table stabilisée fut frottée avec des menthes fraîches. Des olives vertes et noires, présents de la pure Minerve, des courges d'automne conservées dans du vinaigre, des chicorées sauvages, du raifort, du fromage fait de lait pressé, des oeufs retournés avec adresse sur une cendre peu ardente, le tout dans de la vaisselle de terre. Après cela, on installe un cratère ciselé dans le même argent et des coupes en hêtre, à l'intérieur enduit de cire blonde. Peu de temps après, arrivent du fourneau des plats chauds, et à nouveau on ressert le même vin, qui n'est pas bien vieux. Ensuite on écarte un peu les coupes pour faire place au second service. Voici maintenant des noix, des figues mêlées à des dattes ridées, des prunes et des pommes parfumées dans de larges corbeilles, du raisin cueilli dans des vignes aux feuilles empourprées, et au milieu un éclatant gâteau de miel. Mais par dessus tout cela, il y avait leurs bons visages et leur accueil aussi actif que généreux.

Bonté et piété récompensées : métamorphose de Philémon et Baucis (8, 679-724)

Philémon et baucis 7.jpgVoyant se renouveler sans cesse le vin qu'ils servaient, les vieux pressentent le caractère divin de leurs hôtes et, confus à l'idée de les avoir reçus trop chichement, ils s'apprêtent à leur sacrifier leur unique oie, quand les dieux alors se présentent sous leur vrai jour. Ils annoncent qu'un châtiment frappera leurs voisins impies, recommandent aux vieillards de quitter leur demeure et de les accompagner jusqu'au sommet de la montagne. Ce que, en dépit de leur grand âge, ils s'empressent de faire docilement. (8, 679-694)

Du sommet, ils aperçoivent leur contrée complètement submergée, à l'exception de leur propre cabane, transformée en un temple luxueux. Jupiter leur proposant alors d'émettre un voeu, ils demandent simplement à devenir les prêtres et gardiens de ce temple, et surtout de mourir ensemble, pour rester unis dans la mort comme ils le furent dans la vie. (8, 695-710)

Ainsi, prêtres du temple, ils firent aux pèlerins les honneurs des lieux, jusqu'au jour de leur métamorphose en deux arbres voisins, devenus objets de vénération. Tel fut le récit de Lélex. (8, 711-724)

philémon et baucis.jpgPendant ce temps, ils voient que le cratère tant de fois vidé se remplit spontanément et que le vin augmente en quantité. Ce fait étrange les frappe de stupeur et de crainte. Impressionnés, mains levées, Baucis et Philémon formulent des prières, demandent pardon pour le manque d'apprêts de leur  repas.

Ils ne possédaient qu'une oie, gardienne de leur modeste masure ; et ils étaient prêts à la sacrifier en l'honneur de leurs hôtes divins.

Le volatile avec ses ailes rapides épuise ses maîtres ralentis par l'âge, longtemps il leur échappe et finalement semble avoir trouvé refuge auprès des dieux mêmes, qui s'opposent à ce qu'on le tue, disant :

“ Nous sommes des dieux, et l'impiété de vos voisins recevra un châtiment mérité. À vous, il sera donné d'échapper à ce malheur. À l'instant, quittez votre maison, accompagnez notre marche et gravissez avec nous le sommet de la montagne ! ”

Tous deux obéissent et s'aidant de leurs bâtons, [“ Venez avec nous ! ” Suivant les dieux, tous deux obéissent, appuyant sur des bâtons leurs membres appesantis par la vieillesse] ils gravissent pas à pas, avec effort, la longue pente. Ils étaient éloignés du sommet à la distance que peut parcourir une flèche une fois lancée ; tournant les yeux, ils voient qu'un lac a submergé toutes les maisons, que seule la leur reste debout ; et tandis qu'ils s'étonnent et déplorent le sort de leurs voisins, [Ils voient les inondations et cherchent le toit sacré de leur ferme ; elle seule subsistait. Tout en déplorant le sort de leurs proches,] cette vieille masure, qui était petite même pour ses deux maîtres, se métamorphose en temple ; les étançons deviennent des colonnes ; les chaumes redeviennent jaunes et le toit apparaît tout doré, la porte a des battants ciselés et le sol est couvert de marbre.

Alors le fils de Saturne d'une voix bienveillante déclara  : “ Toi vieillard au coeur droit, et toi digne épouse d'un juste,  dites-moi, que souhaitez-vous ? ” Philémon échange quelques mots avec Baucis, puis dévoile aux dieux leur décision commune : “ Devenir vos prêtres et surveiller vos sanctuaires, tel est notre souhait et, puisque que nous avons vécu unis des années, que la même heure nous emporte tous deux, que jamais je ne voie le bûcher de mon épouse, que jamais elle ne doive me dresser un tombeau. ”

Ce voeu se réalisa exactement : ils furent les gardiens du temple, tant que dura leur vie. Épuisés par les ans et leur grand âge, un jour où ils se tenaient debout devant les degrés du temple, racontant l'histoire des lieux, Baucis vit des feuilles poussant sur Philémon et le vieux Philémon vit des feuilles poussant sur Baucis.

Et tandis que déjà leurs deux visages se couvraient de feuillage, tant qu'ils le purent, ils échangèrent des propos : “ Adieu, chère âme ” , dirent-ils ensemble, et pendant ce temps leurs bouches disparurent sous une branche. En ce lieu, un habitant du pays de Thynos, de nos jours encore montre deux troncs voisins, nés de ces deux corps.

Voilà ce que m'ont raconté des vieillards, bien réels, qui n'avaient aucune raison de me tromper. Et j'ai même vu des guirlandes suspendues à ces branches, et j'en ai posé des nouvelles, en disant :  “ Que les dieux prennent soin des dieux, et qu'on honore leurs fidèles ” »


borghese_bernini-apollon-daphne.jpgLe mythe de la métamorphose en arbre se retrouve également dans l'histoire d'Apollon et Daphné ayant inspiré une sculpture du Bernin exposée à la Gallerie Borghèse à Rome.

Ce texte, son style, son thème sont à rapprocher d'Ausone, qui chanta la beauté de la Moselle, de Racan, qui célébra la majesté des gens humbles, Du Bellay, son pays.

Les lettres classiques sont devenues la "putain respectueuse" de la culture moderne. Tout le monde la connaît mais personne ne la fréquente.

Le texte d'Ovide montre que les letttres clasiques ont la supériorité sur l'art contemporain de laisser une part à l'espérance.

jacqueline-de-romilly.jpgLe lecteur comprendra d'où tirent leur énergie les défenseurs de l'enseignement classique comme Jacqueline de Romilly. Un tel enseignement est incompatible au superficiel et au superflu, au "bling-bling" rendant l'inutile indispensable. La culture clasique chante et célèbre au contraire les valeurs et les vertus qui font la beauté de l'homme, et que le monde moderne, étonnament, semble avoir décidé de mépriser pour ne plus les enseigner ou presque. L'abdication politique à pérenniser une culture de la vertu est à rapprocher de la désertion à défendre ou respecter les principes fondamentaux.

La beauté d'un texte comme Philémon et Baucis témoigne de la sincérité des enseignants s'attachant à perpétuer le souvenir de tels auteurs.

ichtus.jpgLe poisson est le symbole des chrétiens. Un symbole pour un premier avril. Le premier mai, on fête le poisson rouge... Pour l'heure, le 1° avrilest ausi la fête des amoureux.

 

Iconographie trouvée sur le site :
http://www.ac-nancy-metz.fr/enseign/Lettres/LanguesAncien...

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