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27/02/2009

Le nouveau paysage religieux en Europe à l’orée du 3ème millénaire

evangélique.jpgLe nouveau paysage religieux en Europe à l’orée du 3ème millénaire
Conférence donnée à Avila
Assemblée générale de l’IEOP (Provinciaux dominicains d'Europe. Avril 2002)

P. J. Vernette

Le texte de cette conférence semble participer utilement au débat ouvert par l'ouvrage de Patrice de Plunkett, qui s'intéresse à une des expressions du regain religieux constaté en Occident et chez les jeunes particulièrement.


Les Actes du Chapitre Général à Providence l’an dernier, notent au n° 100 :

“On assiste aujourd’hui au plan mondial à une multiplication de nouveaux courants et groupes spirituels qui représente un véritable défi à l’évangélisation, et nous ramène à la naissance de notre Ordre dans un contexte semblable de surgissements de groupes religieux au sein et aux frontières de l’Église”.

Je voudrais rapidement brosser le tableau de ce nouveau paysage religieux aujourd’hui en Europe, pour en dégager à l’expérience quelques appels pour l’évangélisation et la pastorale.

Je commencerai en première partie par un descriptif de la pointe émergée et donc la plus visible, de cet iceberg important que constitue la nouvelle religiosité, à savoir le surgissement de nouveaux mouvements religieux et sectes.

En deuxième partie, nous étudierons plus largement le retour actuel de la recherche spirituelle et de la mystique –spécialement par la Voie gnostique, mais hors christianisme.

En troisième partie, nous élargirons le constat à l’ensemble des spiritualités et religions hors frontières, pour proposer (avec un gros grain de modestie !) quelques orientations pour l’évangélisation.


1. La nouvelle religiosité en Europe. Sectes et Nouveaux Mouvements Religieux

Le paysage sectaire est sensiblement identique dans l’ensemble de l’Europe. Le foisonnement des groupes (de 350 à 400) se poursuit en tous milieux, alimenté à la fois par une inculture religieuse croissante et par l’aimantation des mystiques orientales, des recherches de spiritualités dans la mouvance du Nouvel Âge et des nouvelles thérapies ou psychotechniques élevées au rang de religions-substitut. On voit ainsi surgir une multitude de groupuscules pseudo-religieux autour d’un leader (gourou, professeur, berger, maître, etc.). Mais dans ces surgissements, les frontières sont floues entre les groupes sains et les déviants dangereux. Ne dénombre-t-on pas annuellement, en France par exemple, plus de 1000 déclarations au “Journal Officiel”, de nouveaux groupes spiritualistes ?

1.1. Évolution générale

Les groupes fondés sur la Bible, de confession chrétienne ou non, sont stationnaires ou en baisse. Pour la première fois, le taux de croissance des Témoins de Jéhovah est devenu négatif en Europe, avec un proclamateur pour 300 à 500 habitants : Portugal / Italie : 0% ; Allemagne / Autriche / Pologne / Angleterre / Espagne : -1% ; France : -3% (en 1988 : +7%). Les Mormons sont environ 25000. En France.

Les groupes qualifiés couramment de “nouvelles sectes” (AUCM de S.M. Moon, Association internationale pour la conscience de Krishna, etc.) sont stationnaires (moins de 500 adhérents ou sympathisants en France), voire en nette régression comme les Enfants de Dieu (“La Famille”). La scientologie fait exception, qui continue un démarchage très actif.

L’ensemble des mouvements qui, hier, ont défrayé la chronique par leur pratique de la manipulation mentale, de la dislocation des familles, de la mainmise sur les biens des adeptes et du recrutement dans la rue en milieux de marginaux, se sont faits aussi plus discrets, sous les coups des actions convergentes des associations de familles, du fisc et de la justice. Ils recrutent, aujourd’hui plus volontiers, dans les cadres supérieurs, les professions libérales, en proposant un cocktail de nouvelles spiritualités (souvent empruntées à l’Orient) et de psychotechniques pour devenir l’homme efficace et le gagneur à qui tout réussit. Ils ont pris le profil bas et recrutent sous couvert d’associations culturelles, éducatives, antidrogue.

La multiplication en particulier des psychotechniques et mouvements de développement du potentiel humain, à côté des méthodes de méditation et d’exploration de la conscience, traduit un besoin d’intériorité, de bonnes relations, d’un “être à l’aise dans son corps, son esprit, sa sexualité”. Il en est de même de certaines médecines “douces”, “alternatives”, auprès desquelles on recherche à la fois santé et salut.

Ces groupes servent parfois de “religions-substitut” à de nombreux “chercheurs”, mal à l’aise dans une société marquée par le rationalisme et le primat de la technique. Psychotechniques et nouvelles thérapies représentent ainsi aujourd’hui un gisement financier d’importance. Il intéresse alors des gens qui les instrumentalisent en sectes source de bénéfices juteux (cf. La Scientologie, IHUERI)

À noter aussi le succès des poussées nouvelles autour de l’Orient (centres de Zen et Yoga, monastères bouddhistes spécialement tibétains, techniques de méditation comme la Méditation transcendantale). Mais nous ne sommes pas ici dans le domaine précis des sectes. Ce succès signifie d’abord que le christianisme n’est plus le seul pôle autour duquel s’oriente la recherche spirituelle.

L’ensemble de ces chercheurs spirituels hors Église sont souvent de bon niveau social et intellectuel, sauf en ce qui concerne les migrants, dont l’appartenance à une secte renforce d’ailleurs la marginalisation sociale.

1.2. Les groupes liés à l’ésotérisme et l’occultisme

Ce maquis en fort développement défie la classification :

- Les groupes : Théosophie, Fraternité blanche universelle, Graal, Nouvelle Acropole, Arcane, Rose-Croix, Ordres pseudo-templiers.
- Les pratiques : acquisition des “pouvoirs”, rites d’initiation, astrologie, spiritisme, etc.
- Les croyances : la Tradition primordiale comme lieu de Révélation, la conscience comme voie de salut, la réincarnation, l’avènement prochain d’une religion cosmique (dont ils représentent les prodromes).

La multiplication de ces propositions semble répondre, entre autres :

- à un besoin religieux né de la peur de l’avenir et de l’inquiétude sur l’au-delà (22 % des Européens croient à la réincarnation, beaucoup s’intéressent à la “Vie après la vie”, aux “Expériences proches de la mort” et à la communication avec l’autre rive) ;
- à un besoin de sécurité affective et spirituelle qui se satisfait de l’acquisition d’un savoir initiatique transmis du passé et procurant un salut individuel fondé sur la connaissance ;
- à un goût pour l’irrationnel, l’insolite, le mystère (de la parapsychologie, devenue religion de remplacement, aux groupes religieux autour des extra-terrestres) ;
- à la recherche d’une sagesse plus que d’une religion. Beaucoup désirent être des “spirituels” (“en recherche”) plus que des “religieux” (membres d’une religion constituée). Plutôt que de “retour du religieux”, il faudrait parler d’avènement de “nouvelles spiritualités”.

Ces surgissements révèlent aussi un analphabétisme religieux grandissant, joint à une boulimie primaire de chaleur humaine et de spirituel à tout prix. De nombreux chrétiens pratiquent la double appartenance. Cela constitue un appel aux Églises pour une formation qui accepte de partir des besoins et questions des gens tels qu’ils les expriment, et pour une redécouverte de sa grande tradition et de sa pratique mystique.

1.3. Cinq grands ensembles religieux posent réellement question

à l’Église catholique, parce qu’ils l’interrogent directement sur des points essentiels de sa pratique :

- Les Témoins de Jéhovah, quant à leur prédication, leur vie communautaire, leur présence aux jeunes foyers, le temps consacré à l’étude de la Bible.
- Les Évangéliques, quant à leur kérygme, leur style de vie et de prière.
- Les Mouvements orientaux, quant à la connaissance et à la pratique de la mystique chrétienne et quant à l’existence de maîtres spirituels repérables.
- La microculture ésotérique répandue par les médias, en ce qu’elle crée chez plusieurs les conditions de l’adhésion ultérieure à des mouvements constitués et, chez des chrétiens même pratiquants, déstructure la foi de ses éléments vitaux.
- Le développement de nouvelles spiritualités hors Église, qui appelle à un fin discernement.

Né à la jonction d’une double crise des sociétés et des Églises, le phénomène sectaire représente un “défi pastoral” (Document de Rome, 1986).

1.4. L’arrivée du Nouvel Âge

Le Nouvel Âge n’est pas une secte comme on l’entend dire un peu légèrement. Mais il représente le terreau sur lequel naissent un certain nombre de nouveaux mouvements religieux aujourd’hui.

L’idée essentielle en est que l’humanité est en train d’entrer dans un âge nouveau de prise de conscience spirituelle et planétaire, d’harmonie et de lumière, marqué par des mutations psychiques profondes. Il verrait en particulier le second avènement du Christ, dont les “énergies” seraient déjà à l’œuvre parmi nous, au cœur du foisonnement des multiples recherches spirituelles et groupes religieux caractéristiques de notre époque.

Le Nouvel Âge est un ensemble de pratiques apparemment hétéroclites mais unifiées par une vision d’humanisation totale, spirituelle et écologique. Cette nouvelle vision des choses est proche parente de l’ésotéro-occultisme. Les thèmes en sont semblables. Attente d’une nouvelle époque du monde annoncée par la loi des cycles cosmiques. Réincarnation et loi du Karma. Nature divine de la conscience intérieure comme une étincelle du Divin cosmique. Conception de l’homme faisant large place aux corps subtil, éthérique, astral, et conception du monde faisant large place aux anges et aux esprits. Le Nouvel Âge représente ainsi une utopie assez vague pour que chacun puisse y projeter ses propres aspirations religieuses.

Il représente lui aussi un “challenge”, un défi important pour le christianisme dans les années qui viennent. Non par certaines de ses techniques qui ont leur authenticité et leur valeur propre : méditation orientale, médecine douce, psychologie dynamique, protection de l’environnement. Mais par l’une de ses visées explicites : proposer la supra-religion mondiale de l’Ère du Verseau qui prendra la place du christianisme lié à l’Ère des Poissons finissante, le bousculant un peu au passage pour accélérer sa chute. Multiples sont les mouvements et personnages se présentant comme les nouveaux messies du “second avènement christique” de la Théosophie et des “Pionniers du Nouvel Âge” du Révérend Moon, à Ishvara, Maitréya, Hamsah Manarah, et il est souvent difficile, dans les multiples groupes de thérapies nouvelles et de développement du potentiel humain, de faire la part entre le meilleur et le pire.

Notons que l’apparition au niveau planétaire d’une sensibilité religieuse païenne que l’on pourrait qualifier de “nouvelle religion mondiale”, est l’un des traits marquants de la fin du siècle.

Ce type de sensibilité religieuse revêt par ailleurs bien des traits de la gnose éternelle. Nous y reviendrons.

1.5. Par rapport aux sectes et nouveaux mouvements religieux, l’approche spécifique de l’Église

À la différence de l’approche des sciences humaines, des instances civiles et judiciaires, des associations de défense, qui ont chacune leur compétence propre et indispensable, la perspective de l’Église est bien spécifique : elle est d’ordre pastoral.

Elle est marquée par :

- le souci de l’évangélisation des personnes et des groupes, d’une aide spécifique à ceux qui sont touchés plus directement, d’un accompagnement “pastoral”,
- un discernement entre le sain et le pathologique, le chrétien et le païen,
- un décryptage d’ordre théologique sur ces “signes des temps”,
- une recherche de dialogue interreligieux dans la mesure où il n’est pas récupéré,
- une réflexion doctrinale en particulier sur la Révélation, les Voies de salut, la personne de Jésus Sauveur, l’œcuménisme, la lecture de la Bible, la conversion, la liberté religieuse,
- un souci fort de la formation des chrétiens, plus spécialement biblique.

En conclusion : pour une écologie spirituelle

Deux remarques d’ensemble en finale :

1. Aujourd’hui les sectes ne représentent que la pointe émergée et le révélateur d’un ensemble infiniment plus important : la “nouvelle religiosité”, une sorte de microculture à large spectre où l’on rencontre à la fois l’ivraie et le bon grain, l’admirable et l’inacceptable. Une culture à évangéliser, et donc d’abord à connaître.

2. Ce retour anarchique des formes primaires de l’inquiétude religieuse est un signe des temps qui interroge la société et les Églises. Étouffée, refoulée, la religion revient au galop. Mais parfois en pitoyable parodie. Et ce maquis foisonnant de doctrines consomme plus d’oxygène spirituel qu’il n’en produit. Il faut alors à la fois prendre au sérieux le retour du religieux, de la gnose, du paganisme, comme des symptômes caractéristiques de notre époque, et procéder à une sérieuse dépollution de leurs manifestations maladives. C’est un travail d’écologie spirituelle.


2. Aujourd’hui la spiritualité et la mystique sont de retour

2.1. Retour de la spiritualité…

La spiritualité est de retour, spécialement sous la forme d’une recherche de sagesse et d’une quête de sens. C’est un phénomène de société assez récent, mais il crée un nouveau paysage “religieux” qui va s’installant pour durer. Et il permet de mieux comprendre notre époque, caractérisée par un vigoureux retour de la question métaphysique : d’où venons-nous ? où allons-nous ? à quels repères se fixer pour baliser le Chemin de notre existence ? La faillite des grands systèmes idéologiques, l’insatisfaction liée au matérialisme du quotidien, un certain vide du politique incapable de fournir des raisons d’agir et d’espérer, l’absence de consensus sur les grandes questions éthiques, ont creusé une béance dans le cœur de l’homme du XXI° siècle. Ils ont libéré un espace pour la recherche spirituelle, voire “mystique”.

Dans cette béance se sont engouffrés le meilleur et le pire. Le pire, avec les intégrismes, les fondamentalismes, les spiritualités de pacotille et les “sectes” de toutes origines. Le meilleur, avec le retour du sacré, la redécouverte de l’“espace intérieur”, des grandes Voies religieuses, des textes mystiques et des Livres Saints d’Orient et d’Occident –de la Bible à la Baghavad Gita, du Nuage d’Inconnaissance aux écrits Soufis. En est témoin la demande éditoriale croissante dans le domaine de la littérature religieuse et spirituelle, même si la mystique y est parfois l’objet d’une instrumentalisation marchande s’appuyant sur un marché devenu porteur.

C’est le constat d’un éditeur renommé spécialisé en Spiritualité :

“Il fut un temps, pas si lointain, où parler de spiritualité avait presque quelque chose d’incongru, voire d’indécent ou de suspect pour les esprits dits “évolués”. La génération de Mai 68 (en France) semblait avoir “sonné” le glas de Dieu et rendu définitivement ridicule tout ce qui pouvait ressembler de près ou de loin à la religion, qualifiée d’opium du peuple ou d’illusion névrotique. En l’espace d’une génération, tout semble s’être inversé, pour le meilleur et pour le pire. Le pire, on le sait, c’est le retour d’une certaine barbarie à visage spirituel qui a aussi pour nom : “intégrismes”, “fondamentalismes”, “sectes”, “ordre moral”. Le pire, c’est aussi le “n’importe quoi”, les pseudo-spiritualités de pacotille que l’on nous sert ici et là, ce “Nouvel Âge” régi par les lois très mercantiles de la mode, qui nous prépare l’avènement d’un monde sans mémoire. Mais le meilleur existe aussi : il est heureux que l’on puisse enfin, sans passer pour un douteux illuminé ou pour un dangereux réactionnaire, étudier Maître Eckhart, pratiquer le zen ou le yoga, relire la Bible à la lumière de la tradition rabbinique. Il est heureux que l’on puisse, sans honte, se nourrir de toute une littérature mystique et –oh combien !– plurielle : chrétienne, soufie, hassidique, bouddhique et védantine.

Des scientifiques osent s’interroger publiquement sur l’origine et sur les fins dernières, des philosophes osent se tourner vers l’Orient, des psychanalystes –et pas seulement parmi les partisans de Jung– osent réfléchir sur le sens des textes sacrés... Pourquoi irions-nous rechigner devant ce banquet de l’esprit où les mets les plus exotiques côtoient des nourritures plus familières sous nos contrées ?”

... mais hors des voies “classiques”

Mais cette aventure spirituelle, fait nouveau, ne prend pas toujours les formes reçues de la spiritualité “classique”. Et elle se joue souvent en dehors du champ des grandes religions –hormis peut-être le bouddhisme– et de leurs dogmes. Elle les récuse même souvent au profit d’une recherche tous-azimuts allant librement son Chemin.

Et cette aventure “mystique” n’est plus exclusivement “religieuse”. Sous la forme d’une découverte de sagesse pour notre temps, elle se fait laïque. Elle s’exprime dans une quête de sens plus philosophique que religieuse dont des philosophes, en France, comme Luc Ferry et André Comte-Sponville ont pu se faire les chantres dans leur ouvrage commun La sagesse des Modernes, autour de la question centrale : comment la vie vaut-elle d’être vécue ?

“Comment vivre ? C’est la question principale, puisqu’elle contient toutes les autres. C’est la question de la “vie bonne”, comme disaient les Grecs : c’est la question de la sagesse. Les Anciens avaient la leur, que nous ne saurions purement reproduire. Ce que nous cherchons ? Une spiritualité pour notre temps : une sagesse pour les Modernes. Notre problème ? Il tient en une question : quelle sagesse après la religion et au-delà de la morale ? Car la religion est affaire de croyance privée et la morale reste surtout négative : elle définit les conditions de la vie commune, non le sens ou le prix de cette vie. Il s’agit de savoir si la vie vaut la peine d’être vécue, et comment. Nous ne sommes sûrs ni l’un ni l’autre de nos réponses. Mais nous sommes certains, l’un et l’autre, de la pertinence de la question”.

Cette sagesse humaniste se fait jour aussi au travers des essais nouveaux de refondation d’une morale laïque sur les valeurs démocratiques communes à l’Occident. Ou dans la promotion des Droits de l’Homme à l’instar d’un nouveau Décalogue. Toujours hors religion, les voies gnostiques proposées par de multiples mouvements dans la suite du renouveau de l’Ésotérisme occidental, offrent les chemins de la sagesse par l’illumination intérieure. On va y revenir.

Sens du Sacré, et Absolu immanent

Mais l’appel à transcendance se joue ici sur le registre d’une mystique de l’immanence. Elle se fonde sur une aspiration au sacré qui se déploie à partir de l’homme lui-même et du mystère de sa liberté : par une réflexion approfondie sur le sens de notre action et de notre présence au monde. Ce besoin de sacré est alors reçu comme une fonction aussi naturelle que l’amour ou la pensée. Il relierait chaque humain de manière unique à un absolu qui le dépasse, mais un absolu qui est en lui. Chacun suivant son propre Chemin. Voilà pourquoi, dans cette perspective, il est autant de chemins et de re-ligions qui re-lient l’homme à cet absolu, qu’il est d’hommes vivants et différents :

“Je crois que les temps sont mûrs pour reconnaître que le besoin de sacré se révèle comme une fonction naturelle aussi réelle que l’amour, la colère, la perception, la sensation, la pensée. Il y a autant de religions que d’êtres humains, pourrait-on même dire. En effet chaque être a sa façon de se relier à ce qui le dépasse, chaque être négocie à sa manière l’absolu qu’il pressent, chaque être réfléchit le mystère. Et chaque être est unique”.

“Religieux” et “mystiques”

L’expérience mystique que l’on recherche alors est une expérience très personnelle, subjective, à saveur religieuse certes, mais qui se passerait de la médiation de toute religion se présentant comme chemin exclusif du divin. À la limite, dans la perspective d’une gnose moderne, on opposera les “spirituels” –menant une démarche mystique personnelle et libre– aux “religieux” –perçus comme aliénés à une structure institutionnalisée.

Aussi, bien des nouveaux spirituels recherchent-ils leur propre Maître-intérieur (cf. Paulo Coelho) en se déconnectant de l’enseignement doctrinal des grandes institutions religieuses. Mais ils redonnent aussi de nouvelles lettres de noblesse à la spiritualité et à la mystique comme à des secteurs à part entière de la vie de l’homme. Elles seraient vécues toutefois plutôt sur le registre du cœur et de l’affectivité que sur celui de la tête et de la raison.

Une quête spirituelle de ce style permettrait alors à l’homme de se réconcilier avec son être profond et avec autrui. Du même coup, elle deviendrait thérapie.

L’aventure spirituelle comme exploration intérieure

Elle se centrera sur les profondeurs du moi, par-delà l’agitation éphémère du quotidien. Par la voie de la méditation occidentale ; mais aussi du zen, du yoga, du soufisme. Ou par celle de la simple exploration de la conscience, grâce aux techniques de “développement du potentiel humain” –des psychotechniques renouvelées–, une conscience identifiée à l’Absolu comme étincelle du divin en nous. Et l’on rejoint ici les intuitions de l’ésotérisme gnostique et de l’hindouisme traditionnel : c’est en s’approfondissant lui-même que l’homme trouvera Dieu. Un Dieu perçu comme Cosmique, grande Énergie ou Vibration universelle, identifié au moi dans une vision occidentalisée du brahman hindou...

Et la nébuleuse ésotéro-mystique que les media ont globalisée sous l’appellation de Nouvel Âge, précisera même –on l’a vu– que le surgissement actuel et la convergence d’expériences mystiques et de voies spirituelles partout dans le monde, est le signe qu’un tournant décisif est en train de se prendre dans l’histoire de l’humanité, marqué par la prise de conscience chez un nombre croissant de femmes et d’hommes, de leur potentiel divin, “transpersonnel”.

Quel rapport ce retour de la mystique entretiendra-t-il avec la politique ? Plusieurs disent qu’il aura une incidence sur la transformation de la société. Mais cette transformation ne viendrait pas d’une révolution politique ou économique. Elle surgirait comme naturellement d’une transformation de la conscience personnelle de chaque individu, dormant naissance à une nouvelle humanité. Et, pourquoi pas, à une nouvelle “re-ligion”, mondiale, “re-liant” nouvellement les hommes entre eux par le biais de leur transformation spirituelle.

Ces nouvelles formes de spiritualité se manifestent en des lieux significatifs d’une quête existentielle de sens et de sagesse : l’exploration de la conscience et celle de l’au-delà, la recherche de nouvelles formes de sacré et les recherches sur l’irrationnel, la découverte des philosophies de l’Orient et celle de “l’Orient qui est en nous”, la recherche de santé holistique et celle du salut, l’approche à frais-nouveaux des grandes figures de la mystique, tels le Maître Jésus. Mais il faut noter également le renouveau d’intérêt pour les spiritualités traditionnelles qui appartiennent pleinement aujourd’hui à la mémoire religieuse de l’Occident : Bouddhisme et Hindouisme, et aussi l’Islam et le Judaïsme.

Spiritualités nouvelles et Tradition judéo-chrétienne

La spiritualité “classique” était toutefois portée jusqu’ici par la tradition judéo-chrétienne, car elle faisait partie des racines les plus anciennes de la culture occidentale. Or la voici interrogée. Car la requête fondatrice de certaines formes de mystique, à savoir la quête de la transcendance au cœur de l’immanence, marque le point de rupture avec les grandes religions abrahamiques –Judaïsme, Christianisme, Islam, fondées sur l’altérité d’un Dieu faisant certes alliance avec l’homme et habitant “en son cœur”, mais demeurant le “Tout-Autre”.

Le retour vigoureux du néo-paganisme occidental européen et de sa mystique –le paganisme étant une forme religieuse spécifique en antithèse constante des religions bibliques– en est significatif.

Les religions abrahamiques ne restent pas pour autant en dehors des transformations de la spiritualité et de la mystique. On note en particulier un surgissement vigoureux de “mouvements-de-réveil”. Ce terme technique désigne des pulsions profondes animant périodiquement des groupes religieux issus de la Réforme protestante, et visant à revenir aux origines et à la pureté du christianisme primitif. Le Pentecôtisme, dans la mouvance protestante, est en plein développement mondial. Le Renouveau charismatique et les Communautés nouvelles, dans la mouvance catholique, expriment une nouvelle approche mystique, plus personnelle, plus émotionnelle et plus sensible, “au souffle de l’Esprit”. Mais le Judaïsme et l’Islam connaissent des renouveaux de même type : les maîtres spirituels du Hassidisme juif et du Soufisme islamique sont même réédités à l’instar des mystiques rhénans ou des Pères du désert en christianisme. L’aimantation des monastères et hauts lieux spirituels est révélatrice de ce renouveau :

“Au Bec-Hellouin (abbaye normande de l’Ouest de la France), les hôtes connaissent tous –rapporte un journaliste– ce bénédictin plein d’humour, à barbe d’anachorète, qui les accueille inlassablement. Foi de frère hôtelier, jamais lettres et coups de téléphone n’ont été aussi nombreux. Les demandes de retraite, constate-t-il, ont doublé si ce n’est triplé en une vingtaine d’années. Le bâtiment est superbe, cela se sait, et d’aucuns voudraient bien profiter du silence, de la beauté du lieu, pour se réunir sans pour autant assister aux offices. Refus poli, alors, du frère. Mais, le plus souvent, la demande traduit un vrai désir de retrouver ses racines spirituelles”.

Vers un “réenchantement du monde” ?

Une telle ruée vers l’âme, avec son déferlement de recherches tous-azimuts, compose un paysage religieux nouveau, à la fois prolifique et éclaté. La prolifération quelque peu anarchique de la mystique dans une modernité dite désenchantée signe alors peut-être des prises de conscience nouvelles : comme un réenchantement du monde ?

C’est que le retour de la spiritualité est indissociable des craquements d’une société en quête d’un nouvel équilibre. Le “religieux” en particulier est disséminé dans tous les secteurs de l’activité humaine et sociale. Chacun se saisit des morceaux épars de ce “croire” dérégulé, pour construire sa propre maison spirituelle. Aussi, à l’encontre des anciennes analyses sociologiques reçues, fait-on le constat que sécularisation n’est pas synonyme d’irréligion. Mais le surgissement des mystiques alternatives continue à se situer dans une “sortie de la religion” –comme dit Marcel Gauchet– caractéristique de la fin du XX° siècle. Car il ne faut pas faire d’erreur de perspective : le dit “retour de la spiritualité” s’inscrit sur un fond rémanent d’incroyances demeurées massives. Et d’une indifférence lourde de désintérêt pour les choses de l’homme et les choses de Dieu. Voire pour les choses du sens.

Toutefois au cœur même de cette indifférence, à certaines occasions les questions métaphysiques essentielles continuent à surgir, comme un appel de sens. Celles de la vie et de la mort, de la souffrance et de l’amour. Des questions que l’on ne peut renvoyer d’un haussement d’épaule suffisant. Or toute question sur le sens est en germe une question religieuse. Voire mystique. Là s’origine souvent la redécouverte de la spiritualité chez l’homme du XXI° siècle. C’est aussi un lieu originel de l’annonce de l’Évangile.

2.2. Un exemple : la Voie gnostique comme quête de l’illumination et de l’éveil

La gnose, dit H.-Ch. Puech, est le fait d’un “moi” en quête de son “soi” réel et divin. Expérience mystique de réalisation de soi, c’est-à-dire du divin en soi.

Elle se monnaie en quantité de groupes puisant au même fonds ésotéro-occultiste et à la Tradition parallèle d’Occident : Théosophie, Anthroposophie, Fraternité blanche universelle, mouvement du Graal, Ordre martiniste, Rose-Croix, Atlantis, Métanoïa, Penser nouveau, certaines franc-maçonneries. Et bien d’autres. C’est que la gnose et la spiritualité gnostique sont dans l’air du temps. Si bien qu’à côté des adhésions claires et repérables, on peut se demander s’il n’existe pas aussi une Gnose douce, soft, qui imprègne les comportements et attitudes de beaucoup de nos contemporains et colore leur démarche spirituelle

Quelles sont donc les grandes arêtes de l’approche gnostique ?

Étrangers à un monde qui ne satisfait pas

En arrière-fond de ces spiritualités apparaît la difficulté à accepter le monde tel qu’il est. La présence du mal scandalise, le mal sous toutes ses formes. Aussi bien celui causé par les hommes eux-mêmes –haine, violence, guerre– que le mal “naturel”, la souffrance, la maladie, la mort, qui paraissent d’autant plus injustes qu’ils touchent des êtres innocents et donc irresponsables.

De ce constat ont toujours surgi des questions cruciales : ce monde, qui l’a fait ? d’où vient-il, où va-t-il ? pourquoi est-il abîmé ? et par qui ? est-ce le fait d’une chute originelle, d’un sabotage, d’un ennemi ? Et à toutes ces questions, qui peut répondre ?

D’où le sentiment de se sentir étranger à un monde qui ne peut être la vraie patrie. Il doit bien exister un “ailleurs”, et c’est cet ailleurs qu’il faut chercher.

Si les gnostiques du début de l’ère chrétienne réagissaient déjà ainsi devant le monde qui était leur, il ne faut pas s’étonner qu’au XXI° siècle et devant le tableau qu’offre l’actualité, beaucoup aient envie de chercher “ailleurs” une spiritualité :

- ailleurs que dans les réponses données traditionnellement,
- ailleurs que dans la militance, comme si la contribution à l’amélioration de choses apparaissait dérisoire et inefficace par rapport à l’ampleur des problèmes posés,
- ailleurs que dans les religions et spiritualités établies, et en particulier ailleurs que dans les Églises, comme si leur parole et leurs pratiques semblaient de plus en plus décalées par rapport aux questions que se posent les femmes et les hommes d’aujourd’hui,
- et d’une façon générale, ailleurs que dans les grands discours et les grandes institutions.

On demande des guides pour conduire à l’expérience illuminante

Le gnostique de toujours est en quête d’une réponse qui ne laisse aucune place à l’incertitude. Il ne peut donc être question pour lui de s’en tenir seulement à la parole d’un autre. Seule compte l’expérience personnelle, celle qui produit une illumination intérieure, celle qui lui fera dire : “maintenant, je sais”, et non pas “je crois”. La gnose en appelle à l’intériorité de chacun.

Ce dont il a alors besoin, c’est de personnes capables de lui indiquer la route et de tracer le chemin, capables, comme il l’espère, de le conduire vers l’expérience d’illumination. Il recherche les “sages”, les “guides”, ceux qui savent, ceux qui sont passés avant lui sur la route. Ils sont pour lui le vivant témoignage que cette expérience est possible et qu’en même temps ils seront aptes à lui en indiquer les étapes, les méthodes, les techniques. D’ailleurs leur aide s’arrêtera là. Car en fait ils ne peuvent rien d’autre pour lui. Chacun en est réduit à être lui-même son propre sauveur. En trouvant son propre Maître intérieur.

On a parlé de “supermarché du religieux” et de la mystique. C’est vrai pour l’abondance des produits offerts, mais aussi pour la manière dont ils sont présentés, simplement juxtaposés les uns à côté des autres sur les présentoirs. À chacun de se composer son menu comme il l’entend.

Le chercheur est donc seul sur sa route. Mais cette image du “questeur solitaire” correspond à l’image que beaucoup se font d’une démarche spirituelle où l’on ne se sent lié par l’appartenance à aucun groupe ou Église. D’ailleurs, dira-t-on unanimement, “tous les chemins se valent”, puisqu’en fait “ils mènent tous au même but”. Et donc “toutes les spiritualités se valent”. Le gnostique les accepte toutes, tout en récusant celles qui sont régies par des institutions.

La recherche de l’étincelle divine dans les profondeurs du moi par l’illumination

C’est que, pour le gnostique de toujours, ce n’est pas tant “ailleurs” qu’il faut chercher, qu’“au dedans”, c’est à dire au plus profond de l’être intérieur. Pour lui la lumière ne pourrait venir d’une parole révélée, mais seulement des profondeurs du moi où elle se tient cachée, étincelle divine apte à apporter au chercheur la lumière et la certitude définitives quand il l’aura atteinte.

Autrement dit, sa longue recherche doit aboutir finalement à se reconnaître en Dieu, émané de Dieu, faisant partie de l’être même de Dieu. Comme le cosmos tout entier.

Voilà qui expliquerait le cœur de l’expérience mystique gnostique : elle est illumination intérieure, et non “conversion” à un Autre, comme dans les mystiques abrahamiques. Or nombreux sont les gens à se donner à l’une de ces multiples voies comme à une cause mobilisant toute leur existence, parfois dans des groupes comme la Fraternité blanche universelle, l’Anthroposophie, la Rose-Croix. Mais même s’il y a un certain “retournement” de la personne, le mystique gnostique ne recherche pas la conversion. Il recherche l’illumination salvatrice, pour échapper à l’angoisse.

L’illumination, c’est aussi la connaissance totale considérée comme infiniment supérieure à la foi et à la raison. D’où l’étude de toutes les traditions spirituelles de l’humanité.

Et Jésus, s’il est reconnu comme maître de sagesse et de spiritualité, comme un éveilleur à la forte personnalité charismatique, ne l’est pas comme Fils de Dieu. Il ne peut l’être comme Sauveur, puisque le Salut vient de l’homme seul, de son degré de connaissance et du niveau de libération auquel il est parvenu dans et par sa progression personnelle. Le salut n’est pas une grâce, mais un droit de nature. La conversion dont il est question en mystique chrétienne est donc sécularisée en retournement du regard intérieur. Et la “révélation” du Verbe selon le langage théologique, en “éveil” de la conscience.

Devenir un “être réalisé”

La “réalisation personnelle” : tel est l’objectif de cette spiritualité. Il s’exprime dans les mots de paix, d’harmonie, de sérénité. Comment y parvenir ? Par l’initiation. Celle-ci vise à faire d’un être qui en possède en germe les capacités, grâce à un travail sur soi et à la réception d’une influence spirituelle transmise par les rites de l’héritage traditionnel, un homme “réalisé” ayant acquis la connaissance libératrice.


3. Des appels à l’Église, pour l’Évangélisation

On discerne donc aujourd’hui, diffuse et multiforme, au milieu des grands défis mondiaux concernant l’homme et son avenir, une attente religieuse (spirituelle, mystique ?) qui fait partie de la réalité sociale et de la vie de l’Église. Elle est assez neuve par rapport aux prévisions communément reçues il y a un certain nombre d’années. Situation neuve parce qu’il était convenu d’attendre pour la fin du siècle l’arrivée d’un homme incroyant et sécularisé, alors que surgit un homme religieux mais non chrétien que l’on n’attendait guère. Et c’est à lui que par notre mission nous avons à annoncer l’Évangile. Dans sa propre langue. Car si “l’Eprit-Saint nous parle parfois par l’incroyance” (Paul VI), il nous parle sans doute aussi par ces recherches, seraient-elles marquées par le paganisme ou la gnose en une sorte de “nouvelle religiosité”. Il n’est pas interdit de déceler parfois des “pierres d’attente de 1’Évangile”, des “semences du Verbe” au cœur de ces “nouveaux aréopages” (Jean Paul II). À condition d’en écouter les membres. En vue de discerner. Et parfois d’exorciser.

Il s’agirait donc, tâche pastorale pressante :

- de prendre en compte ce “spirituel”,
- de l’évangéliser, en ce qu’il a d’évangélisable,
- de répondre à l’intérieur de l’Église aux attentes qu’il exprime. Voici sur ce point quatre orientations qui semblent particulièrement requises, à l’expérience :

3.1. Promouvoir une religion fondée sur une expérience personnelle, qui parle au cœur autant qu’à l’intelligence

Retrouver le sens d’une expérience spirituelle personnelle

“Il faut aider les gens à se rendre compte qu’ils sont uniques”, écrivait un Rapport de Rome (1986) sur Les sectes comme défi pastoral, “aimés par un Dieu personnel, avec une histoire qui leur est propre et va de la naissance à la résurrection en passant par la mort. La vieille vérité doit continuellement devenir pour eux une nouvelle vérité”. Et pour redonner ce goût de nouveauté au vieux Christianisme il faudra être attentif “à la dimension de l’expérience, c’est-à-dire de la découverte personnelle du Christ : de nombreux chrétiens vivent comme s’ils n’étaient jamais nés !” L’expérience des catéchumènes et des recommençant nous ouvre une voie. Et de même l’expérience des personnes qui bénéficient d’un accompagnement spirituel en des lieux aujourd’hui multiples.

Une religion qui parle au cœur

Les formes nouvelles de l’expérience religieuse nous suggèrent de nouveaux chemins pour une Initiation chrétienne qui touche le cœur. Car le cœur est lieu préférentiel de la conversion. Or l’expérience religieuse chez nos contemporains connaît quelques déplacements significatifs dont nous avons à tenir compte pour répondre â l’intérieur du Christianisme à cette nouvelle sensibilité :

- de la religion à la sagesse.

Beaucoup sont davantage en quête de paix intérieure, de spiritualité et de mystique que de dogmes et d’institutions religieuses. Il y a alors à remettre en valeur le Christianisme comme sagesse : sagesse du corps, paix du cœur, harmonie avec la création. Le Christianisme comme Voie, qui vaut toutes les gnoses initiatiques et orientales. En retournant à notre patrimoine spirituel le plus assuré, et spécialement aux Écoles de spiritualité qui ont enrichi notre tradition chrétienne.

- de l’adhésion à la recherche, dans une sorte de nomadisme spirituel.

Il n’y a pas à avaliser cette quête errante, mais à éviter de présenter le Christianisme comme un système rigide et clos où tous les aiguillages seraient faits d’avance. Car Dieu est Quelqu’un qui vient à notre rencontre à son heure, que l’on cherche, et qui Se révèle, avant d’être un énoncé enclos dans une définition. Et l’initiation chrétienne est cheminement, sous la motion de la grâce.

- du notionnel à l’émotionnel.

On veut expérimenter Dieu en direct, dans une sorte d’appétit sauvage qui pousse vers les groupes où l’on chante, où l’on danse, où l’on “s’aime”, où l’on est bien ensemble. On a d’ailleurs commencé en Christianisme à retrouver ce sens du corps dans la prière, de la fête dans la liturgie, de la chaleur humaine dans la célébration. Sans glisser dans l’émotionalisme, nous avons parfois à nous interroger sur le climat froid et compassé et le langage cérébral de certaines de nos liturgies.

- du dogme à l’expérience personnelle.

D’où le succès des religions de l’Inde où la religion est affaire d’expérience et non de doctrine. Aussi la parole est-elle reçue, dans les jeunes générations, de celui qui parle au nom de son expérience personnelle de croyant, de priant. On récuse la parole-bavardage mais on réclame celle qui est le fruit d’un parcours ou d’une recherche personnelle. On demande des éveilleurs, des gourous chrétiens.

- de la demande de salut à la demande de guérison.

Plusieurs attendent aujourd’hui d’une spiritualité, chargée en principe du salut de l’âme, qu’elle offre aussi la santé du corps et de l’esprit. Et en sens inverse, la valeur d’une religion est souvent jaugée à sa capacité d’aider quelqu’un à être bien dans sa peau, dans sa tête, dans son corps, dans sa sexualité. Invitation claire pour le christianisme à redécouvrir l’anthropologie biblique traditionnelle, ternaire, et la place des charismes et de l’œuvre de guérison dans un parcours spirituel.

Une expérience personnelle au sein d’une communauté

Des communautés diversifiées, fraternelles, missionnaires, ouvertes à ceux qui se sentent exclus de par leur statut ou leur culture. Vaste programme... Et il s’agit aussi de développer la participation du chrétien à l’animation et la direction des communautés.

3.2. Promouvoir l’intelligence de la foi

Par une formation continue, et plus spécialement biblique et doctrinale. Car l’analphabétisme religieux des jeunes adultes est croissant et massif. Il les laisse démunis d’esprit critique devant les multiples propositions du supermarché religieux (“spirituel”, “mystique”) contemporain. Mais c’est aussi la formation chrétienne de tous les adultes qui est une priorité, et spécialement la formation biblique. Le succès des Témoins de Jéhovah se nourrit pour une part de l’inculture biblique des chrétiens. L’Évangélisation de la culture en Occident devient une tâche urgente, prioritaire dans le contexte que nous disons.

3.3. Retrouver une sainte gestion du sacré et des gestes religieux

Accueillir les demandes de la religion populaire

La requête d’un sacré actuellement sécularisé s’exprime à l’intérieur du Christianisme par les demandes de la religion populaire. C’est une forme d’appartenance religieuse inséparable de la culture populaire qui consiste pour le moins à donner un signe public de son rattachement à l’Église aux grandes saisons de la vie personnelle et familiale : naissance, puberté, mariage, mort. Ces gestes religieux demeurent fortement ancrés et se développent indépendamment de nos stratégies pastorales. Sous peine donc de les voir dangereusement gérées par d’autres, il est important de prendre en compte ces demandes encore larges et soutenues. Pour les évangéliser.

Retrouver le sens de la paroisse comme service public du besoin religieux

Elle est en effet le lieu où ces demandes sont habituellement reçues. La paroisse assure la surface de contact la plus large entre l’Église et les gens. Or elle est bien adaptée à l’accueil de ces demandes expressives du désir religieux constitutif de l’homme. Ce sont des questions fondamentales sur la vie et la mort, l’amour et l’au-delà que l’on fait apparaître, celles auxquelles les nouveaux groupes religieux affirment donner réponse. Si elles sont accueillies, ces personnes seront moins tentées de la chercher dans le cabinet des voyants ou la chaleur des groupes marginaux.

L’adhésion à la valeur familiale demeure par ailleurs l’un des rares points de repère stables dans une société chaotique. Or les rites de passage célébrés à la paroisse sont de type familial. Ils assurent à la fois une fonction d’intégration sociale, d’identification religieuse et d’enracinement dans un monde ébranlé, essentielle en particulier pour des migrants.

Réintégrer le symbole et l’imaginaire

La paroisse offre dans les sacrements les ressources d’un langage symbolique qui permet de traduire autrement que par des mots l’épaisseur humaine du mystère de la vie de l’homme. Elle a été éveillée dans le dialogue d’accueil. Elle permet alors à beaucoup de vivre la naissance et la puberté, la relation amoureuse et le départ d’un proche à une profondeur jamais atteinte dans la vie profane. Par la médiation du symbole et de l’imaginaire. Il est important de ne pas décaper par purisme le terreau religieux (à évangéliser, certes) hors duquel la foi habituellement ne peut prendre racine.

Retrouver le sens de l’attente eschatologique

Devant les millénarismes et les multiples illuminismes, et pour les désamorcer, il nous faut dire le sens chrétien de l’attente eschatologique “Marana Tha”. Nous la taisons parfois par crainte d’induire les chrétiens en tentation de rêverie et d’évasion, comme le font des prédicateurs pentecôtistes en Amérique du Sud, encouragés en cela par les gouvernements qui voient d’un bon œil cette démobilisation des masses. Mais l’annonce de la parousie dans le Nouveau Testament (2 Pi 4, 7-10) est au contraire un encouragement à s’engager dans le service concret des frères.

3.4. Rejoindre les hommes en recherche et nous déplacer parfois aux frontières

C’est déjà reconnaître que nous ne sommes propriétaires ni du spirituel, ni du religieux, ni de la Bonne Nouvelle. Mais que demeure l’impérieux devoir d’en être les témoins car nous en sommes bel et bien responsables. C’est aussi reconnaître que l’Esprit Saint peut souffler hors des territoires où Il a son domicile habituel (Ac 8, 26-40 ; 10 16, 7-9). On saura aussi trouver les moyens de gérer intelligemment cet instinct religieux qui bouillonne dangereusement aujourd’hui, prêt à se perdre dans les marais. En lui offrant un champ où il puisse s’investir au sein même du Christianisme. En évangélisant avec discernement, dans le néo-paganisme, ce qui est évangélisable. En redécouvrant les richesses de notre propre patrimoine chrétien et retrouvant le courant du grand fleuve de la Tradition après en avoir désensablé les sources.

Nous nous trouvons dans la situation de Paul de Tarse entendant en songe le Macédonien le presser de passer le détroit pour apporter l’Évangile sur des terres nouvelles. Ces contrées, où cheminent bien de nos contemporains, sont plus particulièrement aujourd’hui celles des “chercheurs de Dieu hors frontières”. Une belle aventure à mener, au Vent de l’Esprit...

Mgr Jean Vernette est décédé le 16 septembre 2002

Né en 1929 à Port-Vendres (Pyrénées-Orientales), prêtre du diocèse de Montauban, Mgr Jean Vernette a été directeur national du catéchuménat en France, coordinateur des catéchuménats européens et Vicaire épiscopal à Montauban. Docteur en théologie, licencié en philosophie et droit canon, il était connu pour sa grande connaissance des sectes. Responsable du service national "Pastorale, sectes et nouvelles croyances" dans la commission épiscopale de la Mission universelle de l'Église en France, il a collaboré à plusieurs revues. Il a rédigé de nombreuses publications sur les sectes et des ouvrages sur la catéchèse et la pastorale : "La méthode catéchétique de Théodore de Mopsueste" (Rome), "Pour les adolescents d'aujourd'hui : des Temps-forts" (Sénevé), "Seront-ils chrétiens ? Perspectives catéchuménales" (avec le P. H.Bourgeois, ed. Chalet), "Sectes et réveil religieux, quand l'Occident s'éveille" (Salvator), "Dictionnaire des groupes religieux aujourd' hui" (avec Claire Moncelon, puf), "les sectes" (puf), "L'Eglise catholique et les sectes" (document SNOP 15 janvier 2001, numéro 1086)


Pistes bibliographiques :

Certains de ces thèmes ont été étudiés dans quelques ouvrages où l’on trouvera des bibliographies développées :

- Le XXI° siècle sera mystique ou ne sera pas, Paris, Presses Universitaires de France, 2002.
- Nouvelles spiritualités, nouvelles sagesses, Paris, Bayard-Centurion, 1999.
- Les sectes, Paris, Presses Universitaires de France, 6° éd. 2001.
- Sectes ; que dire ? que faire ? Mulhouse, Salvator, 2° éd. 1994.
- Dictionnaire des groupes religieux aujourd’hui (en coll. avec Claire Moncelon), Paris, Presses Universitaires de France, 3° éd. 2001.
- Sectes et réveil religieux, Mulhouse, Salvator, 1975.
- Sectes et Nouveaux Mouvements Religieux. Le Document romain, Paris, Cerf, 2° éd. 1993.

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