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26/08/2008

L'adieu du stade

e19840ec6f783591d23933e7b4c47efd.jpgJean-Claude Matgen s'interroge dans La Libre Belgique : Pourquoi les Belges désertent-ils les podiums ? Le cynisme mercantile et une mauvaise propagande - sous des prétextes philanthropiques fallacieux cautionnant un régime totalitaire - s'étaient accaparés les vertu du sport pendant ces derniers quinze jours. Les principales victimes de ce détournement ont été les athlètes qu'il faut tous saluer, couronnés ou non, indépendamment de toute "culture du résultat".  Ce fut également l'occasion de mieux connaître les Chinois et leur quotidien grâce aux chroniques de Philippe Paquet.


Jean Claude Matgen développe son raisonnement en six points pouvant se résumer en trois : impécuniosité, mépris et manque d'ambition.

"Si on veut de bons entraîneurs, il faut pouvoir les payer en fonctions de leur qualités. Et cette culture là n'existe pas en Belgique."
"Quant aux fédérations, il suffit de constater l'attitude méprisante de l'Union belge de football à l'égard des Diablotins et de leur entraîneur pour se faire une idée des lacunes existantes."
"Sans compter cette mentalité de "looser" qui habite pas mal d'entre nous."

Est-il nécessaire d'attendre des jeux olympiques tout les quatre ans pour en prendre conscience ? Dire qu'un pays ne ramène pas "assez" de médailles n'est pas la question. A partir de combien y-en a-t'il assez ?

Le succès du sportif ne doit pas servir de notoriété par procuration. C'est toute l'ambigüité du dopage du sport placé au service d'un orgueil national frelaté.

Il révèle la nature mystificatrice de la politique qu'il sert, s'habillant de démagogie  - le bougisme (1) - et d'artifices, communication ou pharmacie. Dans les deux cas, l'exploit se limite au spectaculaire, au superficiel. Au presque rien, la saturation des capacités intellectuelles, dont le succès se mesure au chiffre d'affaires des buvettes. Une insulte au sport.

Le succès de l'athlète vient de sa détermination, de sa capacité à persévérer, à se convaincre de fournir un effort supplémentaire, toujours et encore. Citius, altius, fortius (plus vite, plus haut, plus fort). L'acte gratuit par essence. L'explication peut-être du manque d'engouement dans les pays où l'argent domine l'essentiel des débats. "L'important est de participer." signifie que les athlètes sont tous méritants, indépendamment du résultat. 

Il suffit, pour comprendre cela, avoir pratiqué - ne serait-ce qu'une fois - une discipline pour en connaître l'émotion, s'émouvoir de la beauté du geste, remarquer la maîtrise technique,  apprécier l'art du sportif à jouer avec les éléments, son corps, les dominer.

Voir la larme se méler à la sueur, marque de l'effort, d'un chagrin de tristesse ou d'un débordement d'émotion irrépressible ; le frémissement des tempes, l'accélération du rythme cardiaque, la mâchoire qui se serre, l'oeil qui plisse, les muscles qui se tendent. Ressentir la solitude qui se fait, l'isolement de l'athlète, son dialogue muet, impératif.. en dehors du monde, des frontières, des cris... L'oreille devient sélective. Bruit, fanfare, officiels, foule, speaker s'évanouissent.

Concentration. Seul sur sa surface d'appel, ses starting-blocks, le coin du ring, les pédales du vélo, le plot, ... L'environnement s'envole. Il visualise, projette son geste, en détails, maîtrise de la technique, check-list organique, réflexe. Métronome, mise en fréquence, préparer l'anticipation, le déclic, le départ. Go ! Tout est dans le rythme. Le premier pas, le premier geste, l'impulsion. Il part, son corps l'entraîne, l'emporte. Il maîtrise, calcule, dose, calme, évalue, lance ou relance. Le rythme. L'enchaînement. Le geste juste, parfait. La perfection d'un exploit est intégrale. Elle se devine dès le départ. Le côté intérieur de la force. Brillante, lumineuse, éclatante.

Décorporation. L'esprit, évaporé, regarde la mécanique bien huilée fournir l'effort. Béatitude d'une certitude prémonitoire, indissible, de la victoire, qui donne des ailes. Le passage de la barre, le concurrent qui rate, la ligne franchie, le moment du saut, la poussée du poids, ... Il ne s'est jamais senti aussi bien. Il vivra dans ce souvenir. Le retrouver. Repasser de l'autre côté. Le court instant de la victoire.

Association. Le champion seul n'existe pas sans les autres. Son exploit n'a de sens que dans la mesure de l'adversité.  "A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire". C'est la confrontation de l'ensemble des athlètes qui fait vibrer le stade. Ils contribuent tous à l'exploit. Ils le vivront. Heureux d'avoir été là, dans le chaudron géant de cris et de flash, à s'être donné, à avoir reçu. Impression, comme l'encre sur la page du livre.

Le sport est un moment intense où le corps  s'exprime harmonieusement dans une symphonie organique, extase éphémère, onde d'énergie submergeant sportifs et spectateurs dans le partage d'une même émotion. Les honneurs, les discours, ou les éloges ultérieurs n'atteindront jamais cette intensité, profondément gravée. La récupération mesquine, quelques jours, deux trois semaines avant l'oubli ou l'irruption d'un spasme médiatique intrusif, vulgaire, grossier.

Brutal, rugueux, stupide, comme le nationalisme s'accaparant le sportif pour tenter vainement de secouer le marasme, endiguer l'anémie d'un corps social lourd et lent qui s'épuise dans l'ennui. Ces manoeuvres où l'athlète est réduit à un outil de propagande sont le témoignage lamentable du mépris pour le sport et le sportif.

Le compteur de médaille est un exemple. Il ne distingue pas et se moque de la discipline comme du sportif. Ils ne sont qu'un baton, une bûchette.

L'actualité retient les phénomènes. Elle ignore une jeunesse d'effort et nourrit une exigence hissée à celle d'un impératif national, promesse dont le sportif deviendrait le débiteur. Gladiateur moderne, l'athlète se retrouverait projeté dans un Colisée nimbé d'une fierté guerrière. Vae Victis. Rien ne justifie une pareille fatalité.

Les Nations devraient s'inspirer de l'humilité du sportif qui sait rester digne dans la défaite, plutôt que de produire des bagnards de l'effort ou des galériens du stade.

Le sportif révèle l'épanouissement d'un pays. Le sourire du concurrent satisfait d'avoir achevé son parcours honorablement, allant congratuler et féliciiter le champion renvoit une image bien plus positive que la crise de nerfs ou de larmes de celui désespéré de n'avoir pas tenu les attentes d'un peuple - ou d'un gouvernement - en mal d'orgueil. Le sport permet justement de sublimer les frustrations, à commecer par les collectives qui sont les plus nocives.

Remercier les athlètes et leurs familles d'avoir su donner une belle image de l'humanité, quelque soit le palmarès, dans des conditions difficlles où la politique était venu troubler la fête. Ils sont d'autant plus méritants. Cela rend d'autant plus regrettable qu'elle puisse être aviilie par la propagande ou le commerce.

(1) dénoncé également par Jouvenel (*) : "Il dénonce la soumission de l'animal, puis de l'homme, à la machine, il évoque l'éphémère aliénant d'une société de consommation (sans en faire pour autant le procès habituel) et il condamne enfin les illusionnistes du « noma­disme » et de la « réforme perma­nente ». Car l'homme civilisé craint le bougisme : la frénésie permanente est un besoin de barbare… Bref, une pensée libérale conservatrice à cent lieues de l'actuelle pensée dominante, que cette biographie intellectuelle, parfois inutilement longue, parfois un peu rapide (notamment sur la vie privée), vient rappeler à un moment opportun."

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