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07/05/2008

Abdoulaye Wade, la FAO et la théorie des apparences

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Monsieur Abdoulaye Wade, président du Sénégal, réclame la suppression du programme alimentaire mondial, plus connu sous son acronyme onusien "FAO" au prétexte que celui ci coûte cher et qu'il serait à l'origine de la crise alimentaire actuelle.

Plusieurs élemens sont à prendre en compte pour juger de la pertinence d'une telle déclaration.

   

Monsieur Wade s'en prend à la FAO alors que c'est la Banque Mondiale qui le met en cause (lire les critiques de Monsieur Madani Tall reprises par l'agence de presse sénégalaise).

La crise alimentaire existe tous les ans. Elle est structurelle. Le problème n'est pas une production insuffisante mais surtout la difficulté de conserver les récoltes. En effet, jusqu'à 80% du résultat de la récolte périt faute de maîtrise des techniques d'ensilage ou de conservation. La FAO travaille à aider les pays à limiter ces pertes, plus connues sous l'appellation "d'après récolte".

La crise alimentaire est donc structurelle. Pour plusieurs raisons.

Des personnes souffrent de l'insuffisance alimentaire tous les ans. Elles sont rarement filmées et n'attirent pas souvent l'attention des médias. Elles meurent en silence dans les campagnes où les correspondants de presse ne vont pas, ou beaucoup moins. La misère paysanne reste donc ignorée de l'opinion, même si l'exode rurale et l'entassement des populations dans les centres urbains fait en revanche l'objet de nombreux commentaires. Il est étonnant que personne ne révèle le lien entre un effet aussi médiatisé et une cause si étonnamment oubliée. Les "émeutes de la faim" sont donc "conjoncturelles". La concentration urbaine amplifie les réactions. L'exploitation médiatique de ce phénomène est dicté par la facilité d'avoir une actualité directement exploitable au pied du balcon de l'hôtel .

Les pays d'Afrique ont préféré affecter leurs terres agricoles à la production de produits exportables (arachides, coton, bananes, cacao, ...) plutôt que d'encourager les agriculteurs à travailler à l'autosuffisance alimentaire. Un tel choix est politique. Il présente un avantage fiscal. Il permet d'exporter des produits - apport de devises - et de prélever des taxes à l'importation sur les produits courants.  Ces choix relèvent de la volonté souveraine du pouvoir politique de chaque pays. Monsieur Abdoulaye Wade ne précise pas en quoi la FAO a encouragé une telle politique. Elle répond plus à des soucis économiques ou financiers qu'à des considérations agricoles.

Cette situation de l'agriculture africaine - le problème est planétaire - est le résultat d'une conception globale de l'économie promue le FMI, la Banque Mondiale (1) et l'OMC (1). Il est donc étonnant de s'en prendre à l"ONU et a fortiori à la FAO, mêm si cette dernière n'est pas exempte de critiques, à commencer par sa discrétion dans le concert international sur un sujet aussi récurent que peut l'être le problème de la sous-alimentation. Monsieur Kofi Annan, ancien secrétaire général de l'ONU, a démontré par ailleurs les difficultés qui résultent de vouloir se faire entendre.

Une conséquence de ce choix d'affecter les capacités de productions agricoles vers l'exportation est de favoriser une agriculture industrielle, extensive. Il se fait au détriment de l'agriculture vivrière traditionnelle.  En monopolisant les sols, il raréfie l'emploi où l'exploitation traditionnelle maintenait sur place un nombre important de paysans. L'agriculture extensive favorise le gaspillage des ressource en eau par l'augmentation des besoins. La culture du coton et le détournement des eaux de l'Amou Daria et du Syr Daria en URSS ont conduit à l'assèchement de la mer d'Aral.(1)

L'ONU - dont fait partie la FAO - est une organisation internationale financée principalement par les USA, qui éprouvent parfois du mal à verser leur contribution. Cette organisation est un relais d'influence. Les membres permanents du conseil de sécurité (USA, Chine, Royaume Uni, France et Russie) sont paradoxalement les cinq plus grands fabricants d'armes du monde.

Chaque décision de - ou - dans l'ONU est politique. Elle est le résultat des luttes d'influence qui se jouent entre les pays. Le secrétaire général Boutros Boutros Gali jugé trop francophone a été écarté par les Etat-Unis lors du renouvellement du mandat. Ils ont agi pour faire nommer Kofi Annan. Ce dernier témoigna d'une indépendance d'esprit qui leur a déplu. Il a été remplacé par un Coréen, Ban Ki-Moon. La nomination de Monsieur Dominique Strauss Kahn d'autorité par la France à la tête du FMI (1) est un autre exemple de ce phénomène de réseau ou de club pouvant exaspérer des pays susceptibles de se sentir exclus. Monsieur Pascal Lamy, un autre Français, dirige également l'OMC. Le libéralisme économique a trouvé en France ses principaux affidés, qui, pardoxe ou ironie, sont tous les deux socialistes.

De même sensibilité politique - ce qui devrait permettre un dialogue constructif - Monsieur Abdoulaye Wade est une des personnes à l'initiative du "Nouveau partenrait pour le développement de l'Afrique" (NEPAD). Cette initiative très intéressante a connu un démarrage médiatisé mais n'a cependant plus fait parler beaucoup d'elle. Elle est placée sous l'autorité de l'Union Africaine, organisation internationale dépassant la sphère "régionale".

11dfc27dd3490f4d0fada90bf957c91e.jpg Monsieur Abdoulaye Wade a totalement raison de s'inquiéter et de dénoncer l'impéritie d'une administration entretenant des fonctionnaires incompétents. De nombreux pays dans le monde sont incapables de dresser des comptes publics et payer leurs fonctionnaires aussi régulièrement que l'ONU. Les Européens témoignent d'une pareille exigence comme le prouve l'accueil de plus en plus favorable de l'électorat aux thèses libérales, qui ne garantit pas forcément l'amélioration de la gestion des institutions. Cet appel "libéral" est par ailleurs surprenant venant de Monsieur Abdoulaye Wade qui est socialiste. Les Sénégalais sont seuls à pouvoir apprécier le souci exprimé par leur président, qui les dirige depuis huit ans.

Ces précisions semblent nécessaires dans ce concert de déclarations où chacun crie au feu en prétextant une situation qui n'a finalement rien de nouveau et en rejetant toujours la faute sur "l'autre". La solution n'est pas de montrer du doigt un pompier mais plutôt que de rechercher les moyens d'améliorer les choses. La stigmatisation de l'étranger et le repli nationaliste - assez fragile en Afrique - n'ont jamais été le signe d'une grande ambition politique ni d'idées très modernes.

La déclaration de Monsieur Wade peut donc s'analyser comme une manoeuvre de diversion à des fins de poltique intérieure ; destinée à calmer sa propre opinion publique et détourner le mécontement populaire du pays en le focalisant sur une cause étrangère. Une telle stratégie est dangereuse. Elle est facile à mettre en oeuvre, beaucoup moins à maîtriser et encore moins à calmer. La guerre des Falklands et la guerre en Afghanistan sont des précédents. Cette interprétation peut s'appliquer à de très nombreux conflits. Tous ces exemples se finissent mal et au détriment de ceux qui les ont initiés.

Les déclarations du Pr. Jeffrey Sachs, citées dans l'article de la Libre Belgique, ne font que reprendre des propositions déjà faites. Ses prises de position ne sont pas exemptes de critiques.

L'inconvénient des propositions redéfinissant le circuit des aides en les "racourcissant" est de permettre un accès - et un contrôle - plus directs aux "donateurs" sur les bénéficiaires, et par ricochet, sur les ressources du pays.

La convergence d'idées entre Abdoulaye Wade et Jeffrey Sachs paraît donc fortuite, même si tout le monde peut s'accorder qu'il est toujours possible d'améliorer la gestion des organisations internationales, dont nombreux sont ceux qui déplorent leur incapcité à s'imposer dans le débat et ls négociations face à l'OMC ou la Banque Mondiale. Depuis plus de soisxante ans, les pays n'ont pas agi significativement dans le sens d'une telle amélioration au sein de l'ONU. Le flou et la confusion ont aussi des avantages.

Indication bibliographique :

La souveraineté alimentaire. Regards croisés - Sophie Charlier et Gérard Warnotte - Presses universitaires de Louvain, Entraide et Fraternité, Presses universitaires de Louvain. 2007

Résumé
Le thème de la souveraineté alimentaire se trouve au cœur des débats et des combats de ceux qui défendent le droit des peuples à se nourrir et à vivre dans la sécurité alimentaire. La malnutrition touche des centaines de millions de personnes de par le monde, en particulier dans les pays du Sud où vivent en majorité des petits agriculteurs et agricultrices. Cet ouvrage est le fruit d’un travail collectif qui place au centre de sa réflexion l’analyse des dimensions sociales, politiques, économiques, culturelles et environnementales d’une souveraineté alimentaire assurée à long terme pour les populations. Les thèmes abordés proposent différentes approches de cette question : les politiques de réforme agraire, les relations avec les instances internationales du commerce mondial et la critique des politiques néolibérales qui les sous-tendent, mais aussi des pistes concrètes de réponses comme le commerce équitable, l’agriculture paysanne ou les pratiques de consommation. L’ouvrage soulève aussi les interrogations fondamentales sur les agrocarburants, dans une perspective de développement durable, et rend compte des conflits d’acteurs autour de l’exploitation minière pour protéger l’accès et le contrôle des ressources naturelles par les populations locales.
Les diverses contributions de l’ouvrage visent à amorcer une réflexion de fond en vue de développer des pistes d’action pour répondre aux défis de la souveraineté alimentaire.

 


 

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