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30/04/2008

Ernst Junger et John Littel - polymorphisme du nazisme

027004317f84a977f5d10179d29309e4.jpgLa maison Gallimard publie au même moment les journaux de guerre d'Ernst Junger dans la collection de La Pléiade et le dernier de Roman de Jonathan Little ("Le sec et l'humide").

Les deux ouvrages portent sur la même période, celle du déchaînement de la barbarie.

Le premier auteur a vécu les deux conflits mondiaux sous l'uniforme de son pays, le second s'est fait connaître par le portrait d'un SS dans son roman "Les Bienveillantes" (sort en poche chez Folio - qui appartient également à la maison Gallimard). 04c1c6931315d8a4ddf26b7629c1d300.jpgJonathan Little, s'il n'a pas pris part à un conflit comme combattant, en a été un témoin, à l'image d'Hemingway.

La Pléiade n'inclut pas dans sa dernière livraison le roman "Sur les falaises de marbre", considéré comme le chef-d'eouvre de Junger. C'est dommage.


"Sur les falaises de marbre" est une oeuvre tragique d'une grande poésie. Elle dévoile le talent littéraire d'Ernst Junger même si la traduction française proposée par Gallimard - toujours - est parfois décevante.

Certains ont vu dans cette oeuvre un acte de résistance intellectuelle à l'avènement du nazisme. Le personnage du "grand forestier" - qui est l'incarnation du mal - a été interprété comme un portrait à charge d'Adolf Hitler, mais Ernst Junger a déclaré ne pas avoir limité sa réflexion au seul dirigeant nazi. Il a recherché à décrire une figure plus universelle du mal dans laquelle pourraient se retrouver tous les tyrans modernes. Ernst Junger n'est plus là pour dire si le grand forestier est mort, même si on feint de le croire pour se rassurer.

Devenu célèbre par son évocation de la guerre dans "Orages d'acier" - qui lui vaudra l'admiration d'Hitler - il dénoncera finalement ce qu'il a contribué à hisser au pinacle ; comme si la littérature enseignait de ne pas écrire trop jeune au risque de se contredire, ou de porter un jugement erronné dicté par l'enthousisame juvénile. Ernst Junger, officier durant la deuxième guerre mondiale, francophile et francophone, fut en poste à Paris. Sa posture critique à l'égard du nazisme lui vaudra une surveillance et des perquisitions de son domicile par la gestapo à plusieurs fois. Cette menace convainquit l'écrivain de brûler son journal par prudence et explique sa discontinuité sur cette période.

Ironie tragique de l'Histoire, "Sur les falaises de marbre" trouve un écho dramatique dans la mort de son fils ainé tombé lors de la campagne d'Italie à Carrare, en 1945, au pied d'autres "falaises de marbre".

Jonathan Little à travers son personnage du SS Aue dans "Les Bienveillantes" dresse un tableau romanesque de faits historiques tragiques et bien connus. Son roman est dérangeant dans le sens où il consacre la théorie de la "banalité du mal" d'Hannah Arendt. Son personnage principal Maximilan Aue un Reynhardt Heyndrich homosexuel, une sorte de général Tanz plus fouillé. Le soc de la charrue romanesque faisant remonter à la surface toute la saleté du champ historique que le cinéma n'avait pas atteint. Cette somme romanesque est monumentale - l'édition des Bienveillantes en livre de poche fait 1408 pages - a contrario de son dernier opus "Le sec et l'humide" (148 p.).

Léon Degrelle - personnage du dernier livre de Jonathan Littel - témoigne de l'emprise internationale du mouvement politique à l'origine du nazisme. Il a trouvé au-delà des frontières allemandes des sympathisans et des zélateurs. Ce succès démontre la prééxistence d'un terrain favorable. Il n'y a pas eu de génration spontané de nazis ou d'antisémites. L'Europe de l'entre deux guerres montre les nombreux pays sensibles au nationalisme. La Nation demeure encore aujourd'hui le prétexte à l'exclusion et la haine.

Jonathan Little n'épuise pas cependant le sujet parce qu'il ne semble pas possible de réduire l'antisémitisme et la violence institutionnelle à une période et à un territoire précis.

La question du nazisme comme épiphénomène d'une logique politique n'a pourtant jamais été posée.

Le nazisme s'impose comme la référence ultime du mal - comme à jamais plus inatteignable. Auschwitz est devenu un exorcisme autant qu'un repoussoir pour se donner bonne conscience ("on n'est pas comme ces gens-là"). C'est l'argument qui coupe court au débat. Le procès Eichman a surtout mis en évidence la nocuité d'une inertie bureaucratique, la dilution de la responsabilité par la multiplicité des niveaux hiérarchiques, une organisation matricielle (idéologique et administrative). Les grandes multinationales reproduisent aujourd'hui ces défauts organisationnels sans que personne ne s'en émeuve quand des massacres de population se produisent à proximité de richesses naturelles, même quand le lien entre l'intérêt économique et la traduction qu'il trouve dans le mépris de la personne est établi.

Le monde connaît toujours des régimes politiques où l'atteinte aux droits fondamentaux persistent. Le seul pays à avoir fait un succès à la flamme olympique est la Coréee du Nord. Un véritable symbole.

Le cynisme financier ou politique est lourd de conséquences.

Les égoïsmes qu'il entretient conduisent à l'incapacité d'opposer un discours conforme aux principes, un front uni aux violations du droit. Cela témoigne finalement du peu d'importance réelle des valeurs et des prinicpes dont on n'hésite pourtant pas d'évoquer à tout prétexte sous les lambris. Le dernier voyage de Monsieur Manuel Barroso en Chine est décevant. Il a déclaré oeuvrer pour que l'Europe ne boycotte pas Pékin et que tous ses membres soient présents à la cérémonie d'ouverture (entendu sur les informations françaises).

2008 n'est pas seulement l'année des jeux olypiques de Pékin. Elle est aussi le 60° anniversaire de la déclaration universelle des droits de l'Homme. Le bilan n'est pas à la hauteur des ambitions des signataires de 1948. Bon anniversaire quand même.

Commentaires

A la page 290 du premier journal parisien d'Ernest Jünger aux éditions de la pléïade il y a une magnifique phrase qui me fait penser à la couverture du dernier livre de Jonathan Little. "La cannonade ... notre époque"

Réponse au commentaire :

Merci pour votre attention.
L'oeuvre de Ernst Jünger fait l'objet de commentaires intéressants sur votre blog.

Écrit par : jan abbie | 11/12/2008

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