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27/02/2008

Révolution de la réflexion

a9f1facb87caeafaaac663076e50f489.jpgUn livre noir de la révolution française de 1789 vient de paraître. En quoi cela intéresse-t-il un belge ou a fortiori un européen ?
Tant dans ses origines que dans ses conséquences, la révolution française est un mouvement qui a des sources et des ramifications qui dépassent largement les frontières de ce pays.


La France était la première puissance économique démographique et militaire au Monde avant la révolution. Elle ne le sera plus. Cette période et celle de l'Empire lui coûteront un million d'hommes sur une population de vingt millions.

Première puissance du monde occidental, la France a attiré à elle l'intelligence et lui a permis de rayonner. La pensée française pré révolutionnaire s'est nourrie et a influencé le monde d'hier comme les Etats Unis le font aujourd'hui. Sans mésestimer l'apport des auteurs français (Montesquieu, d'Alembert, Diderot, Voltaire) et leur critique, la révolution de 1789, dans ses tenants et ses aboutissements, n'est pas exclusivement française quand on considère les autres auteurs européens qui y ont contribué (Pufendorf, Locke, Hume, Beccaria, Rousseau,...). La Renaissance (Thomas More, Erasme, Machiavel, La Boétie) et la pensée monarchomaque y ont également participé. La Réforme a été en quelque sorte le premier pas vers la révolution et l'expérimentation des guerres civiles, des massacres idéologiques à venir.

La révolution de 1789 est donc un évènement européen et la difficulté d'un livre sur cette révolution est de soulever des réactions passionnelles en touchant au mythe fondateur de la Nation française et du "printemps des nations" de l'Europe du XIX° siècle. La fondation des royaumes d'Italie ou de Belgique, l'unité allemande et même la Turquie moderne de Kémal sont toutes inspirées par un même mouvement idéologique, les Lumières. Elles ont toutes abouties à l'instauration d'un pouvoir politique bourgeois. On retrouve une même prétention architecturale dans chacun de ces pays.

La France révolutionnaire peut être considérée comme l'initatrice de l'affirmation moderne d'un sentiment identitaire fort dans les relations entre Etats et de la disparition de toute altérité à l'intérieur des frontières. Cet effacement de l'individu au profit d'un intérêt supérieur est à l'origine de la conscription et des moyens humains considérables des guerres modernes, aboutissant au mépris de la personne humaine, de son caractère sacré, en temps de guerre comme en temps de paix. Le formalisme juridique témoigne de l'inertie tendancielle de notre société à se réfugier dans les apparences pour se rassurer et se dispenser de réflechir.

Le mauvais accueil de l'étude critique de la révolution française a des raisons symboliques. Le laïcisme illuministe y voit un acte d'apostasie républicaine où d'autres tentent une analyse historique pour une période ayant échappé à une lecture critique jusqu'à très récemment.

Ce mouvement critique de la Révolution n'est pas nouveau. Il est né au moment même des faits.  Le caractère minoritaire de ce mouvement critique et la marginalisation politique de ses auteurs l'ont longtemps desservi. La contre-critique stigmatisait la remise en cause républicaine apparente qu'il portait en germe, ce qui l'a rendu tabou pendant deux siècles. La réflexion qu'il a initié a cependant prospéré et s'est développée au sein des universités, mais de façon confidentielle, comme une curiosité d'universitaire, une étude de laboratoire.

Il a fallu attendre la célébration du bicentenaire pour que le sujet resurgisse publiquement sous la plume d'historiens comme François Furet, ne l'abordant plus de façon politique mais factuelle. Ce nouvel inventaire de la révolution atteignait l'illusion du progrès politique perpétué par les héritiers du jacobinisme pendant deux siècles.

C'est surtout cette atteinte qui agace. L'émancipation de certains auteurs modernes est mal acceptée et d'autant moins comprise que des générations ont été entretenues dans un mythe. Contrairement à ce qui est généralement sous-entendu, ce travail historique n'est pas de critiquer le régime politique sur lequel tout le monde s'accorde plus ou moins aujourd'hui mais de révéler une idéologie qui a conduit à de nombreuses guerres, et de nombreuses victimes.

Les historiens dévoilent au lecteur une réflexion pouvant le conduire à s'interroger sur l'origine réelle de la première guerre mondiale, puis sur la perversion des idéaux révolutionnaires à l'origine de la seconde, comme leur aboutissement apocalyptique, mais inéluctable, d'une croyance en l'homme prométhéen, en l'être mathématique. Cet éclairage sur les conséquences des Lumières explique les dérives dramatiques du XX° siècle nées d'une confusion entre les sciences et la morale, l'affirmation de celles-là sur celle-ci, où l'homme, convaincu par les premières, finit par agir dans l'ignorance et la violation de la seconde.

La révélation d'une filiation entre la révolution française et les régimes totalitaires du XX° siècle est la cause des critiques du travail historique actuel sur la révolution. Il est toutefois surprenant de voir reprocher aux historiens critiques de manquer d'objectivité quand ceux-là même qui les critiquent préservent une illusion masquant une réalité dont ils n'ignorent pas la nocuité et la contemporanéité. Le scandale judiciaire d'Outreau a révélé cette proximité ou cette insuffisance intellectuelle stigmatisée par Hannah Arendt ou Stanley Millgram ou Jacques Ellul, un Français mieux connu aux USA que dans son propre pays.

Le scientisme, avatar de la pensée matérialiste, la croyance dans le progrès et la suprématie d'une race ont alimenté et inspiré la Shoah mais ne sont pas nés en Allemagne au XX° siècle. Ils sont nés quelques siècles plus tôt et ailleurs, dans l'affirmation de la suprématie de l'homme, de son indépendance vis-à-vis de tout principe supérieur qu'est Dieu. La révolution française de 1789 et les horreurs du XX° siècle sont liées par cette même affirmation de l'immanence. Le lecteur se rappellera alors la thèse très débattue de Ernst Nolte sur "La guerre civile européenne" qui avait déjà révélé cette filiation. Cette thèse intéressante fut mal interprétée dans une Europe traumatisée par le nazisme, où toute explication de celui-ci est reçue systématiquement comme une tentative de normalisation quand c'est un Allemand qui en parle.

L'antigermanisme comme le pangermanisme sont des enfants de la révolution de 1789. Ce sont les mêmes idées qui ont prospéré de façon antagoniste sur les rives opposées d'un même fleuve dont Jules César s'était servi pour distinguer arbitrairement les Gaulois des Germains.

Le principal apport de ce "Livre noir de la révolution", malgré toutes les critiques, est donc de faire progresser la réflexion sur les insuffisances du présent. De nous inviter à ouvrir des portes. C'est en cela que cette oeuvre est à la fois intéressante pour certains et très critiquables pour d'autres. Il faut toujours savoir regarder le bon côté des choses.

Mise à jour : Un débat s'est tenu le 20 avril 2008. Il est en ligne sur le site de l'Académie française ici  : http://www.canalacademie.com/Le-Livre-noir-de-la-Revoluti...

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