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24/02/2008

Jean-François BLADE : le prince des sept vaches d'or

ddcc86437fc2f10f48da8ef180c7fbbf.jpgUn vieux conte français. Il n'y a rien sur cet auteur ou presque. Il se serait agi d'un magistrat.
 
Ce conte est dans la veine des habits neufs de l'empeureur. Une petite fable sociale sur la noblesse d'âme et les travers de l'esprit bourgeois s'emparant des faibles d'esprit, riches ou pauvres. "Il n'y a pas de classe bourgeoise, il y a des bourgeois dans chaque classe."
 
Il rappelle également l'histoire du prince oriental à la recherche de la chemise d'un homme heureux pour connaître le bonheur.
 
Place à feu Jean-François BLADE, magistrat et écrivain français.


 
 
LE PRINCE DES SEPT VACHES D’OR

Conte de la Gascogne

Jean-François Bladé (1827-1900)

Je sais un conte.

Il y avait une fois un prince , riche comme la mer ; et encore plus généreux que riche. On l’appelait le prince des sept vaches d’or, parce qu’il avait réellement sept vaches d’or dans ses armes, peintes au-dessus de la porte principale de son château.

Chaque jour, le prince des sept vaches d’or faisait de grandes aumônes, en sortant de la messe. Chaque jour, il invitait à dîner cent amis, qui s’en retournaient chargés de présents. Aussi les pauvres et les invités lui disaient-ils partout et toujours :

-    «  Prince des sept vaches d’or, votre pareil est à naître. Pour vous vous, nous traverserions l’eau et le feu. »
-    « Merci, mes amis. »

Un soir que le prince était tout seul dans sa chambre, il vit entrer un jeune homme qui pleurait.

-    « Que demandes-tu, mon ami ? Pourquoi pleures-tu ainsi ? »
-    « Prince des sept vaches d’or, je vous demande un grand service, et j’ai bien raison de pleurer. Depuis l’âge de sept ans, j’ai perdu mon père et ma mère, mais les aumônes ne m’ont pas manqué, jusqu’à ce que j’ai été assez fort pour gagner ma vie. Je m’étais fait une fiancée, belle comme le jour et sage comme une sainte. Dans un mois, nous allions nous marier. Mais hélas ! elle est morte ce matin. Maintenant j’ai fini de parler aux filles. Si je savais le latin pour comprendre ce qui est écrit dans le missel, je me ferais moine. Prince des sept vaches d’or, vous êtes riche et aumônier. Donnez-moi cent écus pour prter le deuil de ma fiancée et pour lui faire dire des messes. »
-    «  Mon ami, tu n’auras pas cent écus. Voici cent pistoles, c’est à prendre ou à laisser. »
-    « Prince des sept vaches d’or, que le Bon Dieu et la Sainte Vierge Marie vous paient votre charité. »

Le jeune homme partit avec ses cent pistoles. Trois après il revint, vêtu de deuil.

-    « Prince des sept vaches d’or, vous m’avez fait un grand service. Si vous voulez, je vous servirai toute ma vie ; mais je ne veux pas de gages. C’est à prendre ou à laisser. »
-    Mon ami, je te prends à mon service. Tu n’auras pas de gages. On t’appellera le Valet Noir, et tu auras un grand pouvoir sur tous les autres serviteurs du château. »

Au bout d’un mois, le Valet noir savait mieux que personne les affaires de son maître, et il vint lui dire en secret :

-    « Prince des sept vaches d’or, vous donnez et vous dépensez par-dessus vos moyens. Encore un an de cette vie, et je vous vois sur la paille. »
-    « Valet noir, tu ne sais pas ce que tu dis. Je n’ai ni femme, ni enfant, et mon bien durera plus que moi. Si par hasard, j’étais sur la paille, mes amis ne me laisseraient manquer de rien. »
-    « Prince des sept vaches d’or, ne vous y fiez pas. »

Le lendemain, pendant le dîner, le prince dit à ses invités :

-    « Etes-vous mes amis ? »
-    « Oui, prince des sept vaches d’or. Votre pareil est à naître. Pour vous, nous traverserions l’eau et le feu. »
-    « Eh bien ! Le Valet noir m’a dit de me méfier de vous. »
-    « Le Valet noir est un insolent et une canaille. Il vous pille nuit et jour. Chassez-le. »

Le prince chassa donc comme un voleur le Valet noir qui lui avait réellement volé assez d’argent pour acheter un beau moulin sur la rivière du Gers, et un château avec un bois et sept métairies. Un an plus tard, le prince reçut la visite des huissiers et des recors (1). Il manda tous ses amis :

-    « Mes amis, vous me dîtes chaque jour : « Votre pareil est à naître, pour vous, nous traverserions l’eau et le feu. » Eh bien ! je n’ai plus rien. Je suis sur la paille. Les huissiers et les recors ma chassent de chez moi. Aidez-moi, selon vos moyens. »
-    « Ah ! glorieux, tu t’es ruiné à faire l’aumône. Dis aux pauvres de t’aider. »

Le prince sortit, insulté par ses anciens amis. Sur la porte du château, les pauvres se mirent à crier :

-    « Bonjour, prince de la bourse-plate. Tes valets nous refusaient un morceau de pain. Ils nous lâchaient tes chiens dans les jambes. Maintenant te voilà gueux. Tu t’es mis sur la paille à riboter avec des fainéants et des gourmands. Mais il y a un Bon Dieu au ciel. Le Bon Dieu est juste, et tu es à l’aumône comme nous. »

Tout cela ne dura guère. Le valet noir arrivait au grand galop de son cheval, une barre de chêne à la main, avec une meute de chiens grands comme des taureaux.

-    « Hardi mes chiens ! Css ! csss ! Mordez-les ! Tiens, ivrogne ! Tiens, cochon ! Tiens, voleur ! Attrapez cela, et mettez-y du sel. Ah vous insultez le Prince des sept vaches d’or ! Pan ! Pan ! »

Et le Valet noir frappait à grands tours de bras sur les nobles, sur les bourgeois et sur les pauvres. Quand tout ce sale monde fut loin, il descendit de cheval et tira son béret.

-    « Prince des sept vaches d’or, vous n’êtes plus ici chez vous. Montez sur ce cheval, qui vous portera au logement que je vous ai préparé . »
-    « Je ne vais pas dans la maison d’un homme que j’ai chassé comme un voleur. »
-    « Prince des sept vaches d’or, je vous ai volé, c’est vrai. Mais c’était pour vous garder de quoi vivre, quand vous seriez sur la paille. »

Le prince monta donc à cheval. Trois jours après il était arrivé. Pendant sept ans, le Valet noir le servit comme autrefois, sans vouloir de gages et ne lui vola plus un liard. Un soir, après le souper, le prince le manda dans sa chambre.

-    « Valet noir, je suis content de toi, et je veux te dire un secret. »
-    « Prince des sept vaches d’or, je sais écouter et je n’ai jamais passé pour bavard. »
-    « Valet noir, si j’avais voulu, il y a longtemps que je serais redevenu encore plus riche qu’autrefois. Mais, sauf moi et toi, la terre n’est habitée que par la canaille. Voilà pourquoi je ne cherche plus d’amis, et pourquoi je ne fais plus d’aumônes. Valet noir, je suis vieux. Dans un an je sera sous terre. Avant de m’en aller, je veux t’apprendre le secret que les hommes de mon sang se léguaient de père e n fils. Je veux t’apprendre à faire la flûte, à jouer l’air qui font sortir les sept vaches d’or de la terre la nuit de la saint Jean, de minuit jusqu’au lever du Soleil. Va-t’en seller deux chevaux à l’écurie, prends une hachette et viens m’appeler quand tout sera prêt. »

Le Valet noir sortit et revint un quart d’heure après.

-    « Prince des sept vaches d’or, tout est prêt. »

Ils partirent au galop. C’était un vendredi soir, le dernier de l’année. Il gelait fort, et le ciel noir était criblé d’étoiles. A minuit juste, les deux cavaliers arrivaient à un carrefour où il y avait un cimetière, au bord d’une mare pleine de grands roseaux.

-    « Valet noir, si tu tiens à vivre, écoute-moi bien et fais de point en point tout ce que je vais te commander. Tu vas descendre de cheval, prendre ta hachette et couper ras de terre le plus grand de ces roseaux. Le roseau se défendra comme il pourra. Par trois fois, il changera de forme et te fera voir des choses qui ne sont pas. N’y prends pas garde et fais ton travail. Songe bien que tu n’as que trois coups à donner. Si, au troisième, le roseau n’est pas à bas, la terre t’avalera tout vif. »
-    « Prince des sept vaches d’or, vous serez obéi. »

Quand le roseau vit que le Valet noir levait sa hachette pour le premier coup, il se changea en grand serpent à sept têtes. Mais le Valet noir se méfiait et il frappa sans peur ni crainte.
Quand le roseau vit que le Valet noir relevait sa hachette pour le second coup, il se changea en petit enfant qui vient de naître et qui n’est pas encore baptisé. Mais le Valet noir se méfiait et il frappa sans peur ni crainte.
Quand le roseau vit que le Valet noir relevait sa hachette pour le troisième coup, il se changea en une jeune fille, pareille à la fiancée morte du Valet noir. Alors le pauvre homme se mit à trembler comme la feuille. Mais il se souvint de ce que le prince lui avait dit, et il frappa sans peur ni crainte.

-    « Prince des sept vaches d’or, le roseau est à bas. »
-    « Coupes-en de quoi faire une flûte et partons. »

En rentrant au château, le prince dit :

-    « Valet noir, chaque nuit, quand les gens du château seront endormis, tu viendras dans ma chambre, et je t’enseignerai l’air qui ne peut être joué que sur la flûte que tu feras avec ce roseau. »

Ce qui fut dit fut fait. Le matin de la saint Jean venu, le prince dit :

-    « Valet noir, ce soir, quand les gens du château dormiront, prends ta flûte, deux grands chaudrons, sept sacs en bonne toile de chanvre, et ne manque pas de te trouver avant minuit, au bord du Gers, dans la prairie qui est au-dessus de mon moulin. »

A l’heure dite, tous deux étaient à l’endroit convenu. Quand les étoiles marquèrent minuit, le prince dit :

-    « Valet noir, joue de la flûte. »

Le Valet noir obéit. Aussitôt, sept grandes vache d’or sortirent de terre. Elles vinrent saluer le prince et se mirent à paître au clair de Lune.

-    « Valet noir, prends une vache, moi l’autre et trayons-les chacun dans un chaudron. Après celles-là, ce sera le tour des cinq autres. »

Une heure après, les deux chaudrons étaient pleins de lait qui se changea aussitôt en double louis d’or et quadruples d’Espagne. Le prince en remplit deux sacs de bonne toile de chanvre et les noya dans le Gers.

Après les deux premières vaches, ce fut le tour des cinq autres. Avant le lever du Soleil, les sept vaches d’or étaient rentrées sous terre, et cinq autres sacs de doubles louis d’or et de quadruples d’Espagne étaient aussi noyés dans le Gers.

-    « Valet noir, tu sais où sont les sept sacs. Je te les donne. Pêche-les à ton loisir, et prends garde que nul te voie. Chaque année, tu pourras ainsi recommencer ta récolte. Maintenant, rentrons au château.

Un mois après la saint Jean, le prince des sept vaches d’or était mort. Le Valet noir n’épargna rien pour l’enterrement, ni pour les messes hautes et basses. Cela fait, il partit pour le pays où le prince s’était mis sur la paille, à combler ses amis de dîners et de présents et à faire de grandes aumônes. Une heure après la venue du Valet noir, le tambour criait partout :

-    « Ran plan plan, ran plan plan, ran plan plan.  Vous êtes prévenus que le prince des spet vaches d’or est mort. Il est devenu plus riche que jamais et le Valet noir est son héritier. Pour obéir à ce que le prince lui a dit, l’héritier comptera mille pistoles à chacun des amis du mort et cent écus à chaque pauvre du pays. Demain matin, tout le monde sera payé. »

Le lendemain matin, les amis et les pauvres étaient si nombreux qu’on eût dit un grand jour de foire au village.

-    « Pauvre prince des sept vaches d’or ! Il ne nous a pas oubliés. Pour lui nous aurions traversé l’eau et le feu. »

Tout cela ne dura guère. Le Valet noir arrivait au grand galop de son cheval, une barre de chêne à la main, avec une meute de chiens grands comme des taureaux.

-    « Hardi mes chiens ! Css ! csss ! Mordez-les ! Tiens, ivrogne ! Tiens, cochon ! Tiens, voleur ! Attrapez cela, et mettez-y du sel. Voilà le legs du Prince des sept vaches d’or. Pan ! Pan ! »

Et le Valet noir frappait à grands tours de bras sur les nobles, sur les bourgeois et sur les pauvres. Quand tout ce sale monde fut loin, le Valet noir repartit pour le pays où son maître était enterré. Là, il apprit le latin, et tout ce qu’il faut pour être moine. Alors, il fit bâtir un couvent où l’on priait Dieu nuit et jour pour l’âme du prince des sept vaches d’or.

Et tric tric,
Mon conte est fini ;
Et tric trac,
Mon conte est achevé,

« Contes de l’Ancienne France »


(1) Gardes qui accompagnent les huissiers.

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